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2002 : Chronique 7

Mise en ligne : 6 September 2002

Dernière modification : 15 May 2005

Texte de l'article :

Ce que nous sommes

Le proverbe populaire dit qu’il faut tourner et retourner sept fois la langue dans le bouche avant de parler. Sept, chiffre des anciennes religions, sept comme les jours de la semaine. Et un jour après l’autre, nous avons pris la parole. Ce fut notre exercice mais nous voici rendus à notre ultime chronique.
Nous voulions partager avec vous ces discours.
Un message quotidien comme on cause entre nous dans les cours.
Que retiendrez-vous ? Nous n’en savons rien.
Et nous, que retiendrons-nous ? Nous n’en savons pas plus.

Nous sommes de votre monde, ô combien !
Nous sommes la représentation encore vivante de la menace permanente qu’ils font peser sur vos vies insectoïdes et obligatoires, quand le décervelage du dressage ne fonctionne plus...
 « Mange ta soupe petit, sinon tu finiras en prison... »
Cependant, nous ne sommes plus de chez vous. Aussi ! Car nous appartenons au pays des prisons, celui tendant vers l’autonomie, comme une vieille province colonisée. Insoumise. Nous voudrions bien larguer les amarres, mais nos pieds sont coulés dans le ciment des quais. Et nous nous noyons le soir venu à l’écran de nos télévisions...
Nous sommes de la dimension X. Indicible et indocile. Nous venons de la quatrième longitude rugissant aux murs gris et aux cubes de béton comme une symphonie pathétique.
Nous sommes les numéros du nouveau jeu du cirque. Ceux qui finiront aux lions ou percé du glaive.
Nous sommes le malheur des vaincus au péplum indigent de l’Empire.
Nous sommes les éternels crucifiés, immortels et anonymes.
Nous sommes les galériens et les questionnés de toutes les tortures.
Nous sommes les bagnards et les casseurs de cailloux, les guillotinés et autres « cou-de-jatte ». Nous portons en nous cette souvenance collective, bras dessus, bras dessous. Pareil aux bonnes mœurs hantant la nuit désertique de nos geôliers. Et vous ? Vous acceptez sans doute la prison comme un mal nécessaire, comme vos ancêtres toujours inconnus admettaient les pires châtiments comme les plus viles vertus. « Que faire  » ? Que dire ? Oui bien sûr, qu’y pouvez-vous ?
Nous sommes les songes de liberté quand tous les autres ont oublié de rêver.
Nous sommes Lacernaire et Macaire retrouvant leurs enfants au paradis.
Nous sommes Blanqui et Louise Michel, tous deux rougis à l’incendie des barricades.
Nous sommes les misérables et autres Ténardiers, pour le père fouettard mais aussi pour Gavroche. Nous avons fait le plein de munitions à nos musettes, nous sommes prêts pour la java. Surtout quand nous avons dans l’idée de faire danser quelques bourgeois et flics de premier choix.
Nous nous souvenons d’un temps où sempiternelle, l’amnésie est de mise.
Nos cœurs rebelles battent sous la chemise en voyant les juges filer du mauvais coton.
Nous sommes la mauvaise graine. Celle qui pousse à l’ombre des réclusions.
Nous sommes la Mandragore prenant racine au pied des potences. Solides comme le chanvre de la corde aux pendus. Nous sommes les adeptes crapauds d’une cuisine monstrueuse. Les sorcières et autres empoisonneuses nous enfantèrent à leur sabbat.
C’est pourquoi nous avons toujours aimé les filles libérées, la fille du pirate et celle du père Noël.

En somme, nous sommes bien peu de choses et tout à la fois. Parce qu’à hautes doses, nous sommes l’air de la chanson. Celle qui rappelle qu’un 14 juillet, le peuple fit le tour de Paris avec au bout d’une pique la tête d’un directeur de prison...
Ah ça ira, ça ira...
A bientôt peut être.
Ca ira, ça ira...

Arles juin 2002
Sans révolution, pas de hic
Nous crèverons Rue Copernic

P.S. :
Un dédicace spéciale pour celle qui redonna aux forçats que nous sommes nos voix de fille...
Merci aussi pour le rayon de soleil qui illumina lundi après midi notre bunker de béton...