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(2009) Un mot pour un autre

Mise en ligne : 1 May 2009

Texte de l'article :

Un mot pour un autre
Il est nécessaire que les plus riches acceptent de s’appauvrir pour que les plus pauvres retrouvent leur dignité grâce à des revenus décents

Par Hervé BOMPARD-EIDELMAN

Quand, dans un état démocratique avancé comme la France, un peuple élit un homme qui finit par mépriser l’exercice démocratique du pouvoir pour l’exercice personnel du pouvoir, cela porte un nom : la décadence. Thomas Mann obtient le prix Nobel de littérature en 1929 grâce à son roman La Montagne magique (1924). Etonnant, non ? En cette époque de chaos presque généralisé, il convient d’être extrêmement attentif aux expressions et aux mots qui sont utilisés par les différents spécialistes, responsables politiques, journalistes et autres intellectuels.

Le mot crise. Il n’est visiblement pas employé dans sa véritable acception qui est effondrement. Pourquoi ne pas parler de cataclysme, de déluge ? Pour au moins une raison : la crise est perçue comme un moment temporaire qui ne durera pas longtemps. Une crise de confiance, par exemple, signifie que la confiance revient et que tout recommencera comme avant. Or rien n’est moins sûr. Le mot relance est à cet égard parfaitement signifiant. Il s’agit de lancer de nouveau. On nous fera remarquer qu’il faut bien parer au plus urgent, qu’il va de la survie des banques, des entreprises et des ménages. Mais n’est-ce-pas aussi une façon de dire que le capitalisme, dont tout le monde pense par ailleurs qu’il est à bout de souffle, inadapté, et dangereux pour l’avenir de la planète. Que le modèle productiviste est devenu obsolète et qu’il faut repenser totalement la production, le commerce, les échanges et la consommation.

Toute la sémantique capitaliste est à l’œuvre en ce moment : plan sociaux au lieu de plan de licenciements, charges sociales au lieu de cotisations sociales, crise du crédit au lieu d’escroquerie internationale, profits de l’entreprise au lieu de bénéfices à répartir, comme si l’entreprise n’appartenait pas aussi à ses salariés. Faire baisser les prix au lieu de payer le prix, ce qui signifie ne plus payer les hommes et les marchandises au pris qu’ils valent. Et tant pis si l’homme tombe malade ou meurt, on le remplace par un autre. Du moment qu’il en reste assez pour consommer un peu, de quoi créer l’illusion du bonheur capitaliste tandis qu’un million cinq cents mille milliards de dollars [1] s’échangent chaque jour à travers la planète en produits dérivés financiers, et à peine cinq cents milliards de dollars pour le commerce. A nous l’argent, à vous l’espoir.

A un autre niveau, cette crise est devenue incompréhensible pour les citoyens, mais comme si c’était voulu. C’est quoi, des subprimes ? La crise serait donc uniquement la faute des noirs pauvres des Etats-Unis qui ont fait des crédits immobiliers qu’ils n’ont pu rembourser ? C’est un peu court ? Des millions d’entreprises ont aussi agit de la sorte. Des fonds de pension, des actionnaires gros et petits ont voulu toujours plus, pour emprunter à Monsieur François de Closet cette célèbre formule, jusqu’à 15 et même 20% de rendement par an [2]. Beaucoup plus d’argent qu’il n’en existe en réalité. Sait-on que les encours de produits dérivés toxiques sont actuellement évalués à quelque 600.000 milliards de dollars ? Quatre fois plus que le PIB mondial. Les subprimes ne sont que la partie émergée de l’escroquerie. Le peuple sait-il qu’on peut spéculer sur la baisse de la valeur boursière d’une entreprise ? Comme au casino ? Qu’on peut racheter une entreprise sans rien payer, uniquement en vendant fictivement les valeurs qui la composent ? Puis, on « rationalise » et on la revend. Et ce n’est pas uniquement à l’échelle de la France que cela se pratique, mais de la planète entière. Un vaste Monopoly-casino, avec la complicité des banques et des établissements financiers. Les citoyens savent-ils qu’une banque telle que Clearstrem possède dans ses coffres près de 10.000 milliards de dollars qui proviennent de cette planétaire magouille, et qu’il existe deux ou trois autres banques comme celle-ci ? Connaissent-ils les noms et les fonctions des hommes d’affaires et des entreprises qui possèdent des comptes dans les paradis fiscaux ? Et les sommes qui s’y trouvent. Secret bancaire.

Pourtant, l’argent, par définition, appartient à tout le monde. L’argent est un bien universel. C’est cela précisément l’origine des ravages du capitalisme. Capter un bien universel par tous moyens au seul profit d’un tout petit nombre.

Et puis, pourquoi aucun journaliste n’a encore posé la question : « Monsieur le Président de la République, vous semblez penser que le capitalisme peut encore renaître et rester le seul modèle économique possible malgré les désastres qu’il a engendrés, tant au point de vue humain qu’environnemental. Ne croyez-vous pas, au contraire, que ce serait maintenant l’occasion de mettre en œuvre un nouveau modèle économique, plus respectueux de la nature et plus redistributif, plus juste et plus humain, comme le modèle de l’économie sociale et solidaire, par exemple ? » Un oubli, sans doute…

Le plus étonnant est encore la force incroyable, la puissance démoniaque de la propagande développé par le capitalisme et ses grands serviteurs et ses petits laquais, qui se sont chargés comme de bon zélateurs, dans tous les pays, du moindre village de Corrèze jusqu’au rivage du Zambèze, pourtant sur la planète, de la répandre et de la faire pénétrer dans les esprits. Comme s’il était logique, normal que des êtres humains gagnent 400, 500 ans de Smic français de revenus par an, ce qui représente 1.600 ans de revenus annuels dans un pays où les gens gagnent misérablement 1 euro par jour. C’est effrayant. Comme s’il était logique, normal, qu’un dirigeant d’entreprise gagne 4 millions d’euros par an pendant qu’un ouvrier gagne 2.200 euros, cotisations comprises. Six millions de personnes sur cette planète possèdent les trois quarts de toute la richesse.

La vraie question est : que peut faire un être humain d’autant d’argent ? Quelle est cette course au fric entre ces gens ? Pour en faire quoi, pendant que des milliards d’êtres humains meurent de chagrin et de souffrance, de mal manger, de guerres de religion, de manque d’eau potable, de manque d’écoles, d’hôpitaux ? Le capitalisme, vous dis-je, le capitalisme. Il n’y a pas d’autre remède possible.

Les socialistes peuvent-ils continuer à penser le capitalisme comme s’il pouvait être régulé, moralisé et continuer comme avant ? Ou faut-il commencer à penser un système qui serait plus proche d’une économie de commerce et des échanges plutôt qu’une économie de marché ? Vaste sujet, vaste réflexion. Peut-on ralentir le temps, en somme, et faire que le commerce et les échanges redeviennent l’étalon-temps et l’étalon-argent en lieu et place des acrobaties financières planétaires qui se déroulent jour et nuit à la vitesse de la lumière ? La question est moins de savoir s’il faut ou non nationaliser les banques, augmenter ou non les prestations aux plus pauvres. La question est d’installer une vraie démocratie qui ne soit pas forcément capitaliste et qui permette à chacun et à tous d’exister sans se trouver en opposition aux « forces du marché » ni en concurrence avec des entreprises transnationales. L’entreprise citoyenne est l’entreprise qui appartient aux citoyens par l’intermédiaire des Conseils d’administration dans un système économique social et solidaire. Il est nécessaire que les plus riches acceptent de s’appauvrir pour que les plus pauvres retrouvent leur dignité grâce à des revenus décents. Que les quelques millions qui possèdent tout sans plus savoir pourquoi acceptent de partager avec les milliards de personnes qui souffrent. Le nouvel indice de mesure pour remplacer définitivement et sans reste le PIB devrait être un indice de développement humain. On pourrait alors verser une prime à l’entreprise ou au dirigeant qui aura le plus aidé des peuples à se développer, voire à survivre dans leur milieu naturel et plus au dirigeant qui aura le plus appauvri les peuples et la planète. A-t-on besoin d’entreprises multinationales fabriquées sur des pieds en sable, alors qu’elles détruisent tant de richesses naturelles et humaines ? Ne pourrait-on pas commencer par réduire la taille de ces entreprises aux pieds en sable et les obliger à passer sous gestion coopérative, par exemple ?

J’accepte volontiers qu’on sourit à ces humbles propositions. Ce qui me fait sourire de mon coté, ce sont ces gens qui croient encore qu’ils vont reconstruire quelque chose sur le modèle de ce qu’ils connaissent, de ce qui a façonné leur pensée depuis leur naissance et même bien avant. Le plus difficile à penser n’est pas comment reconstruire le système, c’est d’oser se demander quel système reconstruire ? Et qu’on me dise ce qu’il convient de faire afin de préserver la nature et les écosystèmes tout en redéveloppant le commerce et les échanges dans le cadre de ces exigences incontournables, pour qu’on ne commence pas le compte à rebours de la vie humaine sur la terre.

La France, fidèle à son esprit rebelle et révolutionnaire, pourrait devenir la première nation de l’économie sociale et solidaire de la planète. Son système économique entièrement nouveau serait fondé entièrement sur le mutualisme et la coopération, du haut de l’Etat jusque dans le moindre village. Toutes les entreprises, du simple commerce à l’entreprise multinationale, en passant par les professions libérales et les artisans, les services publics et les collectivités, seraient tous constitués sur le modèle de l’économie sociale et solidaire, des coopératives et des mutuelles. Un énorme et passionnant chantier à proposer à tous les citoyens, dont ils seront nécessairement partie prenante, initié et coordonné par l’Etat et les parlementaires et piloté par les dirigeants des Collectivités territoriales, les syndicats et des groupes de citoyens pour une économie sociale et solidaire constitués dans les universités et les lycées, les quartiers et les intercommunalités. Fin du « travailler plus pour gagner plus », avènement du « travailler ensemble pour réussir ensemble ».

Au lieu de discuter et de s’opposer sans fin sur des questions finalement bien dérisoires au regard de ce qui nous attend sur le plan écologique et environnemental et du changement de société et de civilisation qui est en préparation, pourquoi ne pas donner au pays un projet digne de lui et de ses citoyens, de nature à nous réunir toutes et tous et de faire renaître en nous cette sensation oubliée et pourtant indispensable à la vie : la solidarité dans le travail accompli en commun lorsqu’on poursuit le même but, le même objectif : construire une société un monde meilleurs pour les générations à venir, en les y associant pour les plus âgés des jeune gens ?
J’accepte volontiers qu’on sourit à ces humbles propositions…
 

Notes:

[1] Le Monde diplomatique – novembre 2008

[2] Lire l’article « les nouveaux possédés de Wall Street » Challenges n°151 du 15 janvier 2009, page 56