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INTERIEUR NUIT - EXTERIEUR JOUR

Mise en ligne : 12 July 2003

Dernière modification : 4 November 2003

Texte de l'article :

INTERIEUR NUIT / EXTERIEUR JOUR

De Mohamed ROUABHI

A Eytac et aux siens,
A Mourad M. et aux siens,
Aux mineurs de Bois d’Arcy et à leur famille

La jungle a une loi :
Le fort dévore sa proie.
Comme la bête immonde,
Je me suis repu du monde.
Mais aujourd’hui,
Homme je suis.

Donald GOINES

1. INTERIEUR JOUR

Dans une cellule. Un homme parle.

HOMME 1

Je vais sortir.
Je vais retrouver ma famille.
Je vais retrouver mon lit.
Je vais retrouver mes couvertures. L’odeur de mes couvertures.
Je vais retrouver mon sommeil.

Je vais m’acheter des chaussures.
Je vais marcher.
Je vais marcher dans la rue.
Je vais marcher dans la rue le soir.
Et puis je vais rentrer chez moi.
Et puis je vais ressortir pour remarcher dans la rue, la nuit.
Et je rentrerai.
Et je dormirai. Je dormirai seul.
Je me réveillerai et çà fera deux jours que je serai dehors.
Je me réveillerai et çà fera deux jours que je serai sorti.
Je vais avoir peur. Je vais connaître de nouvelles peurs.

Je vais penser à la prison. Je vais penser à des gars qui seront encore là-bas et puis je vais arrêter d’y penser.
Et puis je vais y penser malgré moi à un moment où je vais me laisser surprendre, à un moment où quelqu’un va me poser une question.
Et puis je vais revoir des gens que je n’ai pas revu depuis longtemps.
Des choses vont me revenir à des moment quand je vais traverser telle ou telle rue, quand je vais voir tel magasin ou tel café.
Dans les cafés je vais m’asseoir et commander quelque chose à boire. Autour de moi il y aura des gens qui vont boire des cafés assis sur des chaises et ils auront beaucoup de choses à raconter dans l’insouciance du temps et des heures.
Et je vais partager ce temps et ces heures qui me deviendront vite des heures insupportables à vivre. Mais je résisterai à ce mal. Parce qu’il faut bien que quelqu’un le fasse pour pouvoir recommencer à s’asseoir et à vivre dans cette insouciance.
J’écouterai les gens parler et les mots que j’entendrai, il y aura longtemps que je ne les ai aurai pas entendus.

Je vais avoir peur.
Peur de ne pas aimer ce que je vais voir. Peur de ne pas comprendre ce que je vais vivre. Peur de ce que j’avais laissé avant de partir. Peur de ce que le temps aura fait de mon passé, peur d’aimer peur de ne pas aimer.
Je vais me poser beaucoup de questions et trouver peu de réponse dans ce que je vais avoir peur de comprendre.
Je vais avoir peur de ne plus croire.
Pourtant il a bien fallu qu’il se passe quelque chose pour que je soie de nouveau là, entier, en entier.
Il a bien fallu que je trouve quelque chose qui a tendu une corde entre là-bas et ici, quelque chose que j’ai trouvé moi et personne d’autre, moi seul, puisqu’il n’y avait personne pour croire à cette chose quand j’étais seul encore à y croire.
Je vais partir de là. De ce point là à l’endroit où je me trouve et je vais aller plus loin dans cette direction parce qu’il n’y a pas d’autre direction possible.
Je vais croire que c’est possible pour que cela devienne possible et faire disparaître la peur de mes nuits.
Il y a encore quelque chose à vivre ici. Je le crois. Une chose autour de laquelle je vais rôder comme le dresseur va tourner autour du cheval jusqu’au moment où le cheval tournera autour de lui, à son rythme, au rythme de l’homme qui deviendra le rythme du cheval. Jusqu’au moment ou le cheval va inviter l’homme à partager un moment privilégié et où l’homme va accepter l’invitation du cheval parce qu’il n’y a pas d’autre moyen pour lui de se faire connaître du cheval et reconnaître des hommes.
Et reconquérir le monde.
Une nouvelle fois pour un nouveau monde.

Noir.

2. INTERIEUR NUIT

C’est la nuit. Dans une cellule, un homme écrit. La télévision est allumée mais il n’y a pas de son. Il fume.

HOMME 3

Il y a un moment, chaque jour, ou plutôt chaque nuit, un moment précis pour lequel même ceux dont c’est le métier d’inventer des mots pour décrire les choses, n’ont encore rien trouvé.
Peut-être parce ce mot est très proche d’autres mots et qu’il risque de se confondre avec eux pour finir par exprimer la même chose. Ou peut-être que ce mot a été perdu et que personne n’a survécu pour nous le faire connaître. Ou peut-être que ce mot ne doit pas exister encore. Il doit rester secret, aussi secret que ce qu’il désigne. Aussi secret que les noms de ceux vivent ce moment qui n’a pas su trouver de nom dans la bouche des hommes qui ont pu observer ce phénomène.
Ce moment, c’est lorsque tous les détenus qui vivent au sein d’une même prison se retrouvent dehors, au même moment, au beau milieu de la nuit. Ils sont tous allongés et ils ont tous les yeux fermés et ils sont tous devant les murs et au-delà des murs et dans les rues et dans des chambres avec des femmes et dans des maisons et des jardins avec des enfants et des chiens et des voitures qu’ils conduisent et ils sont libres d’aller et de rentrer dans des magasins dans des restaurants pour s’asseoir et manger et boire du bon café et tenir de l’argent dans la main et dépenser cet argent en achetant des choses qui ne serviront jamais à rien. C’est un moment unique. Il se passe loin dans la nuit, loin dans les rêves des détenus et comme au son d’une cloche invisible, ils sortent tous en même temps de leur cellule et se perdent dans la fraîcheur de la pénombre car il fait toujours froid et humide autour d’une prison mais jamais dans les cœurs de ceux qui croient que le monde est beau et que le soleil brillera un jour pour eux aussi et qu’il réchauffera les doigts.
Ils ne se transforment pas pour passer les murs de cette prison, ils n’ont besoin ni de cordes ni d’hélicoptères pour passer entre la pierre et le fer des cloisons. Ils n’usent pas de magie ni de maléfices. Il n’y a pas de bruit quand cela se passe. C’est toujours en secret qu’on prend la fuite.
Ils deviennent pour un temps précieux, un temps rare, celui qu’ils ont quitté l’espace d’un moment pour devenir celui qu’ils espèrent ne plus jamais être et qui les force cependant à rester ce qu’on veut bien voir d’eux, pour un temps donné, alors qu’ils ont déjà pour la plupart retrouvé leur véritable visage. Mais ce visage, il est là, à ce moment-là, la nuit, un peu partout dans nos villes, il nous regarde, il nous écoute, même si ce qu’il y a à entendre c’est le léger frottement de notre sang dans nos veines, c’est le vent qui fait bouger les rideaux et les herbes.
Les rêves. Dans les rêves on ne rêve pas d’être libre. On est libre. Çà y est on est sorti, on est dehors. Mais la peur ne nous quitte pas. On a peur d’être repris. A n’importe quel moment. Pour n’importe quel connerie. On a peur de croiser un visage, pensant que ce visage est celui qui va nous conduire et nous reconduire à l’endroit d’où l’on vient. Et l’on se dit que le monde tourne sur lui-même et que ce qui a été sera de nouveau un jour, quelque part entre ici et demain, un jour, demain, un jour qui viendra sûrement pour nous surprendre le fer au poignet et la gorge sèche.
Mais cela, c’est quand les rêves ne sont pas encore de vrais rêves. C’est quand le moment de se donner rendez-vous pour partir la nuit n’est pas encore bien choisi. C’est quand les autres sont déjà partis et que l’on est déjà un peu en retard sur eux. C’est quand on se sent encore un peu trop seul. C’est quand la solitude prend le pas sur les rêves. C’est quand on ne sait pas encore que ce qu’il y a devant sera un jour derrière, pour toujours derrière. C’est quand un petit bruit fait tomber le rêve sous le lit et nous attire dans les murs et dans l’odeur des vêtements et du cendrier près du lit.
On se réveille. On regarde mais il n’y a rien. Les reflets des projecteurs de la cour sur le plafond. Il ne fait jamais nuit la nuit en prison. Il ne fait jamais jour le jour en prison et c’est déjà le jour et un autre jour qu’il faudra compter au nombre des jours passés dans un sommeil qui a basculé du rêve à la solitude.

J’ouvre un nouveau paquet de cigarettes. Je sors une nouvelle cigarette et le briquet projette mon ombre sur les murs et je regarde cette ombre et je fume dans cette ombre et je tousse un peu pour voir si je suis bien vivant. Et je suis vivant. Et vivant, je m’endors.
Et je rattrape le temps. Et le moment de partir est déjà là, au bout de ma main. Et je suis parmi vous.

Noir.

3. EXTERIEUR JOUR

Une femme parle.

FEMME 1

Toutes celles qui restent assises après le Centre Commercial, je sais où elles vont. Après, y’a l’Eglise mais c’est pas à l’Eglise. Après y’a encore une petite cité ché pas quoi qui a l’air bien mais les gens qui habitent là ils prennent pas le bus. Ils ont des voitures et s’ils ont besoin de se déplacer ils ont des voitures pour çà.
Et puis, ils vont pas dans ce sens-là.
Non. Après le Centre Commercial, les gosses commencent à gigoter. Ceux qui gigotent pas, c’est parce qu’ils regardent par la fenêtre. Ils regardent défiler les rues, les gens qui marchent, la tête baissée, ils n’espèrent pas reconnaître là un visage familier parce que cette ville n’est pas la leur et çà fait déjà deux heures qu’ils sont partis de la maison et la maison est toujours loin de la prison.
Les femmes aussi sont tendues.
Cà fait dix fois qu’elles fouillent dans les sacs en plastique pour voir si elles ont rien oublié sur la table de la salle à manger et même déjà dans la salle à manger elles regardaient si y avait bien tout, les paquets de gâteaux les trucs pour se raser les timbres les vêtements qui sentent la lavande les chaussettes neuves et les mots qu’on retourne dans sa tête depuis une semaine, ceux qu’on avait oublié la semaine d’avant et les nouveaux, les choses importantes dont il faudra parler pour passer le temps pour pas parler d’autre chose pour pas dire les mots qui peuvent blesser parce que des fois ils peuvent sortir comme çà, sans faire exprès.

Combien de fois j’ai pris ce bus.
Combien de fois j’ai pris ce bus pour revenir de la prison la tête vide, les sacs de vêtements sales qui sentent la prison et qu’il faudra nettoyer pour la prochaine fois.
On ne s’habitue pas.
On fait la queue comme tout le monde à chaque fois on se dit qu’on va venir plus tôt la prochaine fois mais çà sert à rien de venir plus tôt. C’est comme si tout avait une place dans le temps des choses et qu’il y avait un ordre dans l’ordre du monde.
On ne s’habitue pas mais les places sont les mêmes dans le monde et dans le bus qui roule sur une des routes du monde, toujours la même route, il y a des places qu’on prend et qui sont toujours les mêmes si bien qu’on revit chaque semaine les mêmes événements, dans le même ordre, et qu’on a le sentiment que rien ne bouge et que l’éternité règle notre vie.

Mais je sais que ce n’est qu’une fausse image que cette image de notre monde où tout semble avoir une place privilégiée pour chaque moment, pour chaque femme dans ce bus une place près du couloir, pour chaque môme dans ce bus une place près de la fenêtre pour voir des choses qui défilent à toute vitesse.
Même si entre ici et là-bas, après le pont qui passe au-dessus de l’autoroute, à 500 mètres de la prison, il n’y a plus qu’un seul arrêt et que tout le monde va se lever en même temps pour sortir du bus.

Un petit gosse grimpe le long d’une barre pour appuyer sur le bouton rouge et allumer l’Arrêt demandé et il redescend en glissant et en ouvrant la bouche pour témoigner bruyamment de son exploit et je vois qu’il lui manque deux dents.

Je ferme les yeux et je me dis que quand on sortira de ce merdier avec Slimane, on aura des enfants comme celui-ci, on fera des exploits dont personne ne parlera, on sera heureux parce qu’on ne laissera pas passer notre chance, on laissera les villes derrière nous et les paysages qui défilent à toute vitesse derrière nous et toute cette nausée qui fait mal au cœur comme quand on reste trop longtemps dans un car assis à l’arrière, elle sera loin elle aussi, derrière nous.
Oui, un jour viendra où moi aussi, je n’aurai plus ma place dans ce bus.

Noir.

4. INTERIEUR JOUR

Parloir. Une homme parle avec une femme. Il y a du bruit tout autour.

ELLE Elle est malade.
LUI Qu’est-ce qu’elle a ?
ELLE Elle a de la fièvre elle a été obligé de rester à la maison.
LUI Le docteur est venu ?
ELLE Je l’ai appelé cette nuit. J’ai pas dormi je suis un peu fatiguée. Cà va ?
LUI T’aurais dû rester avec la petite.
ELLE Je voulais te voir.
LUI Çà peut attendre.
ELLE Je voulais te voir quand même. Tu me manques.
LUI Dis pas çà.
ELLE Excuse-moi.
LUI Je suis ici, moi je bouge pas tu sais.
ELLE …
LUI Excuse-moi.
ELLE Non c’est de ma faute c’est moi.

Un temps

LUI Ils t’ont pas fait chier ?
ELLE Tiens.
LUI C’est quoi. Ils t’ont rien dit pour çà ?
ELLE Tu sais il y a l’autre surveillant là tu sais le blond…
LUI Et alors.
ELLE Il a été sympa pour les cigarettes.
LUI Comment çà sympa ? T’as parlé avec lui il t’a dit quelque chose il t’as dit que c’était bon pour les cigarettes et toi tu trouves çà sympa c’est çà ?
ELLE Qu’est-ce qu’y a pourquoi tu dis çà tu sais très bien que c’est pas ce que j’ai dit.
LUI J’en ai un peu marre c’est tout.
ELLE Je me débrouille tu sais. Çà va aller. T’en fait pas pour moi. Çà va tu sais, çà va bien.
LUI Si je m’en fais pas pour toi et la petite y va me rester quoi ? Hein ?
ELLE Y te reste toi, c’est beaucoup déjà, il faut pas que tu te fasses du mauvais sang pour nous. Il faut que tu t’occupes de toi.
LUI Ouais. C’est çà.

Un temps

ELLE T’as grossi un peu.
LUI Ah bon ?
ELLE Oui je trouve que t’as meilleure mine que la semaine dernière.
LUI La semaine dernière j’avais pas dormi à cause de ce que tu m’avais dit pour l’école.
ELLE C’est arrangé j’ai discuté avec la directrice y aura plus de problème.
LUI Jusqu’à la prochaine fois.
ELLE Çà arrivera plus.
LUI J’irai la voir moi la directrice. Je vais lui dire deux mots quand je sortirai.
ELLE …
LUI Quoi ?
ELLE Rien. J’aime pas quand tu dis çà. C’est tout.
LUI Je dis çà comme çà. Je supporte pas quand y a quelque chose qui cloche. J’aime pas çà. Je peux rien faire, je peux rien dire. Je supporte pas çà.
ELLE C’est comme çà tu sais, c’est la vie qui est comme çà tu sais. Il se passe toujours des petits trucs dans la vie de tous les jours. On tombe malade on attrape un rhume, il se passe tous les jours un petit quelque chose. C’est jamais pareil tous les jours tu sais bien.
LUI Je ne sais pas non.
ELLE Arrête.
De quoi.
ELLE Arrête avec çà.
LUI J’ai dit quoi qui fallait pas.
ELLE Moi non plus çà me suffit pas de venir te voir ici, moi aussi je voudrais que tu reviennes à la maison et que tu soies là. Mais c’est pas encore pour maintenant va falloir attendre encore un peu. On va attendre et après ce sera bien, après on sera bien tu verras.
LUI Tu l’amèneras la semaine prochaine.
ELLE Oui
LUI Je…
ELLE …
LUI Je sais pas comment tu fais.
ELLE Je t’aime.
LUI Y a aut’ chose.
ELLE Y a tout là-dedans.
LUI C’est long.
ELLE Quand on aime on ne compte pas.
LUI Moi je compte.
ELLE Tu comptes pour moi…
Ils rient.
ELLE Je l’ai pas fait exprès…
LUI C’est pas mal çà tu comptes pour moi…

Il sourit encore. Il allume une cigarette. Un temps.

LUI Je suis tout seul maintenant.
ELLE Pourquoi ?
LUI Mon pote qui était avec moi, il est sorti.
ELLE Quand ?
LUI Ce matin. A sept heures. Il était dehors ce matin.

Un temps. Il fume.

La vache. Çà doit faire quelque chose quand même.
ELLE Il est libre.
LUI Ouais. Il est libre…

Noir.

5. INTERIEUR NUIT

Dans une cellule. Un homme est allongé sur son lit. La télé est allumée. Il fume.

HOMME 4

Il m’avait dit qu’une fois dehors il essayerait de trouver l’endroit près de l’arrêt de bus où on voit la fenêtre de la cellule.
J’ai attendu au moins trois quarts d’heure. J’étais penché j’avais le cou tordu j’avais mal au cou.
Et puis je l’ai vu derrière un arbre. Il m’a fait des signes.
J’ai fait des signes moi aussi avec une serviette blanche et çà m’a fait sourire.
Je l’ai vu sortir une cigarette et l’allumer et la fumer et souffler la fumée en l’air. Il a levé les bras. J’ai rit tout seul maintenant je suis tout seul je me suis dit.
J’espère que je ne le reverrai plus.
On dit toujours çà on aimerait y croire on dit toujours çà et puis on se dit qu’il faut pas grand chose pour commencer à se faire des films et puis le temps passe.
C’est rare d’entendre le bruit qu’il y a dehors il faut attendre la nuit et même la nuit il faut attendre le moment où la nuit veut bien nous ramener dedans les bruits qu’il y a dehors.
On oublie vite les choses, la couleur des choses, le bruit de ces choses quand ces choses vivent, car elles vivent sans nous. Il faut se dire çà pour tenir même si çà fait peur çà fout les pétoches de savoir que çà se passe sans nous.
Et puis il est arrivé. Il est monté dans le bus avec son sac en plastique et le bus s’est un peu baissé et il est passé entre les arbres et il a tout de suite disparu.
La nuit est vite tombée ce soir là. Je ne sais même pas comment. C’est à force de penser à force de parler tout seul.
Y avait une émission à la télé ce soir-là sur les extra-terrestres ceux qui y croient ceux qui y croient pas, les autres pour qui c’est déjà arrivé de monter dans une soucoupe soi-disant ils sont resté avec des extra-terrestres qui les ont étudié pour savoir comment était fait le corps humain je sais pas quoi.
Je ne sais pas trop ce qu’il faut croire.

Moi, ce que je sais, c’est que quand mon tour sera venu, je monterai dans un de ces bus qui passent là-bas plusieurs fois par jour et je disparaîtrai entre les arbres.

Noir

6. EXTERIEUR JOUR

Dans une ville étrangère où il fait beau. Un homme est assis sur un banc.

HOMME 5

La première fois que j’ai vu la mer, c’était à la télévision.
J’aurais aimé que tu soies là ce jour-là, j’aurais aimé que tu vois çà.
Dans les rêves, j’ai plongé dans la mer. Je sentais mes os se glacer.
Longtemps après je suis rentré avec les autres, dans le fourgon, je ne sais pas qui a dit :
Maintenant, çà sera pire qu’avant.
Ta dernière lettre, elle était froissée.

Quand je suis sorti mes habits sentaient la prison.
Mais dehors c’était bien, l’air était nouveau et les choses respiraient, je les entendais respirer.
Je suis entré dans un magasin j’ai regardé les gens qui achetaient des trucs, qui prenaient des trucs dans leur mains, qui les mettaient dans les chariots.
Et qui marchaient derrière les chariots comme on suit un cercueil, le jour où on perd un ami.
Une femme m’a demandé de prendre une boîte dans un rayon parce qu’elle avait un enfant dans les bras et qu’elle pouvait pas. J’ai vu les yeux du gosse et j’ai vu mes yeux dans ces yeux-là.
J’aurais aimé que tu soies là, j’aurais aimé que tu voies çà.

Je n’ai pas trouvé de travail parce que je n’ai pas trouvé le temps d’en chercher.
Je suis trop occupé à regarder notre monde rouler sur lui-même et disparaître la nuit dans une bouche d’égout, avec les ordures que la pluie transporte à chaque fois qu’il pleut, qu’il fait froid, que je crève de froid.

J’ai reconnu quelqu’un aujourd’hui en passant dans une rue.
Je me suis arrêté pour dire bonjour et peut-être le prendre dans mes bras et lui dire que je l’aimais, mais cette personne est passée devant moi en remuant les lèvres, en bougeant la tête de droite à gauche, comme si quelque chose de très douloureux essayait d’entrer ou de sortir de son cerveau.
Alors j’ai pensé que j’aurais aimé que tu soies là, j’aurais aimé que tu voies çà, comment tout le monde t’aimait avant que tu ne soies plus là, à cause de moi.

Ta dernière lettre est encore plus froissée parce qu’il pleut depuis trois jours.
J’aurais voulu que tu soies là pour me dire ce qu’il y avait marqué dessus.
Tu as peut-être envie d’avoir des enfants maintenant.
Où t’es ? C’est dur de pas savoir où tu habites même pas de savoir si tu travailles et ta vie comment elle est maintenant, simplement un numéro de téléphone, une adresse, une ville, au moins je saurais que tu vies, tout çà, et cela me suffirait bien tu sais il m’en faut peu.

Moi, je marche dans les rues et j’essaye de comprendre pourquoi c’est difficile de dire qu’on aime la vie, pourquoi il faut mentir pour sauver son âme.
Je me parle souvent à moi-même.

Des fois, j’ai envie de tuer des gens. Souvent, je suis seul. Souvent, je m’ennuie de toi.
J’ai dormi dehors une fois, je n’ai pas eu peur de la nuit, ni des policiers qui rôdent.
J’ai eu peur que tu viennes et que tu me dises, je t’attendais.
J’ai peur d’oublier le visage que tu avais, j’ai peur que ma mémoire me lâche.

Je me suis perdu aujourd’hui, j’ai tourné en rond pendant une heure. Puis j’ai retrouvé mon chemin et j’ai reconnu le chemin. J’ai marché à grands pas. J’ai été vite essoufflé.
Au bout d’une petite rue j’ai tourné à droite et devant moi j’ai vu la maison d’arrêt.

Aujourd’hui, il s’est passé quelque chose.
Il y avait un petit groupe de gens sur le trottoir avec une caméra ils m’ont parlé et moi aussi j’ai parlé. J’avais la tête qui tournait parce que çà faisait longtemps que je croyais que j’étais un chien et que ma bouche ne servait plus qu’à aboyer et à mordre.
Je crois que j’ai pleuré aussi mais je ne me rappelle plus je perd la mémoire des choses.
Ils filmaient le monde avec leur caméra ils filmaient les gens.
Ils disaient que tout çà leur appartenait, ils disaient qu’ils voulaient rendre compte de la solitude, ils disaient qu’ils voulaient rendre compte de la peur, ils disaient qu’il fallait toujours y croire, mais moi je n’y croyais plus, et ils disaient qu’ils voulaient rendre compte de l’amour, par dessus tout.
Il y en un qui disait toujours la même chose, il disait Tout ne doit pas mourir.
Alors j’ai encore marché. Ils m’ont regardé. Je crois bien qu’ils m’ont souhaité bonne chance.

J’ai décidé de partir. Je suis dans un train. Je pense à toi. Je pense à beaucoup de choses qui vont changer maintenant que j’ai changé.
Je ne me rappelai plus cette sensation de rouler sur des rails cette sensation du fer contre le fer, cette odeur de chaud dans les trains.

C’est la nuit. J’entends le bruit du train qui traverse les villes. Je suis allongé. J’ai tout oublié. Je vois les lumières qui me passent sur le visage. Je respire fort. Je n’ai pas froid. Je suis vivant.

FIN

Drancy. Juillet deux mille