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Lecture et écriture en prison

Mise en ligne : 26 November 2002

Dernière modification : 20 August 2003

Texte de l'article :

La prison est une société à part dans cette société. Il y a des règles, ses lois, ses règlements. Il y a un règlement généralité mais chacune a ses propres règles. Peut être pensez-vous que cette introduction n’est pas nécessaire mais elle l’est justement ! C’est pour donner un tant soit peu une « image » du fonctionnement du monde carcéral.

Je vais commencer par l’enseignement scolaire en ces murs, du moins de mon expérience personnelle à la Maison d’arrêt de Fleury-mérogis et de celle de quelques compagnons de la mistoufle. Je ne généralise pas, ça serait vaniteux de ma part.

Il y a tous les niveaux : de l’alphabétisation au DEUG en passant par les cours d’évaluation. J’ai été choqué par l’attitude de certains professeurs qui ne sont là - à croire - que pour toucher un salaire. Cette « carence » d’enseignement vaut surtout pour les cours d’alphabétisation jusqu’à la cinquième, à partir de la quatrième, les professeurs sont plus « passionnés ». Ils répondent à toute demande d’explication, ce qui n’est pas le cas pour les cours d’avant, du moins pour certains. Personnellement, j’avais commencé par des cours d’évaluation avant de me mettre vraiment aux cours qui m’intéressaient et au niveau que je voulais atteindre, soit : minimum niveau Bac, voir plus. Là aussi, j’ai été choqué. J’avais bien expliqué mon projet post-détention au responsable des cours en lui précisant bien que passer le bac ou autre diplôme ne m’intéressait pas car ça ne m’aurait apporté aucune satisfaction personnelle, aucun avantage et de surcroît ça n’entrait pas dans mon projet. Il a fort insisté - ainsi que deux enseignants - pour que je passe absolument le bac. Quand je leur ai demandé si c’était pour eux ou pour moi qu’ils voulaient que je passe ce diplôme, ils se sont vexés. Ils ont prétexté que ça m’apporterait un « plus », qu’ils étaient intéressés par mon « avenir », ils n’avaient pas à m’imposer un choix qui n’était pas le mien ; qu’ils devaient respecter ma demande - même s’ils ne la « comprenait pas » - ma pensée, ma philosophie, ma politique étant contre tout conditionnement, étant pour l’autogestion de soi, nous avons « négocié » mais en restant sur ma position. Mes demandes de cours étaient : géométrie dans l’espace, comptabilité, gestion, économie, français. L’un de ces professeurs n’avait pas accepté mon choix ( de ne pas passer le bac) et bien que je montrais de l’intérêt pour ses cours, il ne répondait quasiment pas à mes questions ; Depuis l’an dernier, je ne suis plus de cours car depuis septembre 2000, j’ai subi de nombreuses opérations, ce qui, à chaque fois, me fait venir ici… et « on » a eu le culot de me reprocher mon manque de sérieux pour suivre les cours !!! Cette incompréhension est inacceptable ! Donc pour éviter certains problèmes, j’ai décidé d’arrêter les cours et de me débrouiller avec les livres de la bibliothèque. Un dernier point concernant l’enseignement… L’attitude de certains professeurs est scandaleuse car ils profitent de leur « pouvoir » pour faire du chantage - des fois rabaisser - certains élèves en leur disant que s’ils ne font pas ce qu’ils disent, ils les renvoient définitivement des cours, ce qui leur porterait préjudice pour les remises de peine. J’entends déjà certaines voix disant : « …ce sont des détenus, des rebuts de la société, qu’ils soient contents d’avoir la chance de pouvoir avoir des cours, etc.… » Ne soyez pas choqués par ces écrits, ça se dit en ces murs ; encore plus à l’extérieur. Mais les gens qui disent ça ont tendance à trop généraliser. Avant d’être des détenus, on est des êtres humains ! Il faut savoir que la prison est une copie exacte - en concentré - de la société qui se croit libre. Il y a de bons et mauvais gars ; de bons et mauvais profs. Pour finir sur l’enseignement en prison, je dirai que l’avantage serait que ces cours sont peut-être la « dernière chance » pour ceux qui veulent en bénéficier. Les inconvénients : un certain manque de moyens (ex : en informatique !), pas d’enseignements technologiques (en raison d’arrêt en général) ; un manque de sérieux de la part de certains professeurs ; on ne peut avoir accès à tous les cours - ou passer tous les diplômes - que l’on souhaite (ex : CAP/BEP/BP/BM, etc…).

La lecture en ces murs est très importante. C’est un moyen « d’oublier » tous les interdits qui nous entourent, d’oublier les restrictions physiques que l’on nous impose. Elle nourrit l’esprit ; celui-ci est comme un jardin… Si on ne l’irrigue pas, il se dessèche ; si on ne le cultive pas, il devient stérile. Au bâtiment où je suis normalement à Fleury-Mérogis, il y a à peu près tout ce que l’on veut en livres. Toutefois, il y a en certaine carence en ce qui concerne la politique. D’après l’administration, ce genre de livre peut être « dangereux ». Le but de la culture n’est-il pas de se plonger dans tout sujet ? Dès lors qu’une idée, pensée, conviction - politique ou personnelle - est dite, écrite, émise, on ne peut la rejeter hors de la réalité des pensées. Interdire des livres n’est-ce pas du terrorisme culturel ? Donc la bibliothèque est assez bien fournie mais on n’y a pas accès comme on le voudrait. D »eux heures par semaine… mais on peut prendre des livres en cellule (heureusement !). Il y a un atelier lecture mais le nombre de place est restreint. Personnellement, je ne m’y suis jamais inscrit car les choix sont « imposés ». Mais ça me regarde que moi. Loin de moi l’idée de critiquer ceux qui y participent ! La lecture permet de ne pas se laisser lobotomiser » par la télé. Par contre, ici, à l’hôpital, le choix en lecture est bien pauvre. Il n’y a pratiquement que des romans ; si on veut « s’évader » par la philosophie, l’histoire ou pourquoi pas par certains cours, c’est chose vaine ! De plus, les livres sont assez vieux. Là, je suis d’avis qu’il y a quelque chose à faire. Par exemple, contacter les bibliothèques de Paris et sa région pour un don de livres - à en juger les tampons, certaines le font mais les livres sont en piteux états et en général très vieux- ; il serait intéressant également de prendre contact avec l’Education Nationale pour les livres tels que : français/mathématique/géographie etc.… Un exemple flagrant de cette carence : un dictionnaire de français. Il paraît qu’il n’y en a que quatre et pour pouvoir en avoir un, c’est la « croix et la bannière » ! A savoir qu’ici,, c’est le bibliothécaire qui se déplace dans les cellules avec un chariot contenant des livres ; en général c’est une fois par semaine. Si on souhaite lire un auteur particulier, il en prend note mais en général c’est illusoire… Au début de mon hospitalisation, j’ai demandé un dictionnaire, à ce jour, je n’en ai toujours pas eu (hospitalisé depuis le 07.10 !) ; j’avais également demandé un livre sur les écrits d’Aristote, autant demander à un paraplégique de marcher ! Si la prison doit nous priver de liberté, doit-elle nous priver de culture ?

Pour finir, je parlerai de l’écriture ; sujet qui ne tient fort à cœur. Pour moi, c’est le meilleur moyen d’évasion. Que ce soit la correspondance ou des écrits personnels, je dirais qu’elle fait partie à 70% de mon quotidien. Elle permet d’exprimer ses sentiments, ses pensées, sa colère, sa joie, sa vie tout simplement. Certains ont besoins de se dépenser physiquement pour « s’évader », d’autres ont besoin de prendre des cachets, moi c’est l’écriture ; j’irais même jusqu’à dire que c’est une drogue. J’ai toujours un crayon ou stylo dans la main. Même la nuit… quand je me réveille, si une pensée me passe en tête, je la penche par écrit… et après je développe. L’écriture prend la forme sur le ton du moment : sentimentale, « colérique », politique mais à tout moment passionnée ! du moins à mon sens. C’est l’un des moyens les plus sûrs de ne pas se laisser choir dans l’oubli et « l’incuriosité salutaire ». Chaque phrase, écrite ou lue, sert de témoignage, de pièce à conviction. Ce qui ne peut être dit doit être écrit et ce qui est écrit permet à la mémoire, à l’esprit de ne pas oublier. L’esprit est un vaste champ de liberté ; parfois, je me sens agressé, comme fauché dans cette vaste prairie qu’est la pensée mais pour relever la tête, le moyen le plus sûr est d’écrire. On peut comparer les écrits à un pull. Pour ce dernier, on le confectionne maille après maille pour finir en un par-dessus qui permet de nous réchauffer. Pour les mots, c’est pareil. Passants ici et là aux aléas des pensées, tricotés les uns aux autres, ils forment des phrases, un texte, un pull… et ce pull, ce pull de mots permet à la conscience de se réchauffer et à la mémoire de ne pas geler. On peut écrire tout et « n’importe quoi » mais même ce « n’importe quoi » est essentiel pour la survie, qu’elle soit personnelle ou humaine.

On peut comparaître écrire à cuisiner sauf qu’il ne s’agit pas là de rassasier mais bien au contraire de donner faim ! De nourrir sa curiosité sans en être jamais repu ! D’ouvrir les portes de l’inconscient, de l’imaginaire ! Si ce n’est à l’inconscience et à l’imaginaire ! L’écriture est une force et une arme redoutables ; elle peut détruire une personne tout comme lui porter des « louanges » ; elle peut condamner à mort quelqu’un tout comme lui donner sa liberté ! En ce qui concerne les écrits sont ma survie mais il suffirait d’un tout « petit rien » pour que ces écrits disparaissent. Il suffirait qu’un surveillant entre dans la cellule et que sous prétexte d’une fouille me fasse sortir et déchire ou brûle mes écrits ; par provocation ou par peur. Au cours de l’histoire, n’a-t-on pas brûlé bon nombre de livres, d’écrits car ils faisaient peur ? Peur de contredire la pseudo vérité, la pseudo science infuse de ces tueurs de la mémoire de l’humanité ! Il a été prouvé bon nombre de fois que l’on peut rendre compte d’une situation par une situation autre ; les écrits en sont la preuve formelle !

Bien souvent, quand on fait quelque, on dit qu’on le fait avec le cœur… On peut associer à ce mot : amour, pensée, intelligence, puissance, volonté, force… mais lequel associer à une action si ce n’est tous ? Et dans ce cas, serait ce un bon choix ? Comment être certain que tout le cœur est engagé quand on fait quelque chose ? A mes yeux le meilleur moyen est l’écriture car il n’ a aucune frontière, qu’elle soit physique ou intellectuelle ! L’écriture peut être pensée, réfléchie mais souvent spontanée, d’instinct. Ne jamais refuser d’écrire ses pensées ; que l’instinct soient « bon ou mauvais ». Refuser ses bas instincts, n’est-ce pas se frustrer d’une part de soi-même ? Si certaines choses ne sont pas bonnes à dire ou à faire, les écrire ne peut en être que meilleur ! Ca peut éviter de faire des erreurs.

Ma raison s’est toujours insurgée contre tous ces « biens pensants » qui ont interdits et interdisent d’écrire. De par ce fait, ils tuent une partie de l’humanité. Ils donnent une valeur à leur jugement mais ils donnent pas de valeur à cette valeur ! On dit que l’ignorance est le meilleur des mépris, à juste titre parfois ! Mais à trop jouer la « carte » de l’ignorance, on ne peut qu’ignorer le mal, l’injustice et non les combattre ! Donc, pour moi, ignorer des écrits, les interdire est une privation de liberté et de culture.

Pour conclure, je disais que tout ce que les yeux ne peuvent retransmettre, les écrits le dont. Ils sont la connaissance, la mémoire, le réel et l’imaginaire… Au même titre qu’il ne faut pas manger pour vivre, il ne faut écrire pour ne sentir vivre et vivre pour écrire… et si un jour en peu « d’immortalité » doit m’être dévolue, c’est pas par mes écrits qu’elle prendra source.

Acerbis David
Ecrou 903867Q/cellule 161
Hôpital Pénitentiaire
Allée des Thuyas
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