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Lettre 003 Prison d’Ustica, 19 décembre 1926

Mise en ligne : 4 January 2005

Dernière modification : 16 March 2005

Texte de l'article :

Ustica, 19 décembre 1926

Très chère Tatiana,

Arrêté le 8 au soir à 10 heures et demie et conduit immédiatement en prison, je suis parti de Rome le 25 novembre au petit matin. Le séjour à Regina-Coeli a été la période la plus mauvaise de mon emprisonnement : seize jours d’isolement absolu dans une cellule, discipline des plus rigoureuses. Je n’ai pu avoir la chambre de location que les tout derniers jours. Les trois premiers jours je les ai passés dans une cellule assez claire le jour à éclairée la nuit. Le lit était cependant très sale ; les draps avaient déjà servi ; les insectes les plus divers pullulaient ; il ne m’a pas été possible d’avoir quelque chose à lire, pas même la Gazette du Sport ; j’ai mangé la soupe de la prison et je l’ai trouvée assez bonne. Puis je suis passé dans une seconde cellule plus sombre le jour et sans éclairage la nuit, mais qui avait été désinfectée avec de la flamme d’essence et dont le lit avait des draps passés à la lessive. J’ai commencé à faire des achats chez le cantinier de la prison : les bougies pour la nuit, le lait pour le matin, une soupe avec du bouillon de bœuf et un morceau de bouilli, du fromage, du vin, des pommes, des cigarettes, des journaux et des revues illustrées. Je suis passé de la cellule ordinaire à la chambre de location sans l’avoir su à l’avance ; c’est pourquoi je suis resté un jour sans manger étant donné que la prison nourrit seulement ceux qui occupent les cellules ordinaires : ceux des chambres de location doivent se nourrir eux-mêmes. La chambre de location consiste pour moi en ceci : on a ajouté un matelas et un coussin de laine a la ’Hasse, la cellule a été garnie d’un lavabo, avec seau etc., et d’une chaise. J’aurai dû avoir une petite table, un porte-manteau et une petite armoire, mais l’administration manquait de matériel. J’ai aussi la lumière électrique, mais sans interrupteur : toute la nuit je me tournais et retournais pour protéger mes yeux de la lumière.

La vie s’écoulait ainsi : à sept heures du matin réveil, nettoyage de la chambre ; vers neuf heures, le lait qui devint café au lait lorsque je commençai à recevoir ma nourriture du restaurant. Le café arrivait habituellement encore tiède, le lait au contraire était toujours froid ; je faisais alors une très abondante soupe. De neuf heures à midi intervenait l’heure de la promenade : une heure de neuf à dix, ou de dix à onze, ou de onze à douze. On nous faisait sortir isolément, avec défense de parler et de saluer qui que ce fût et nous nous rendions dans une cour coupée en deux parties par une grille, l’une de ces parties étant compartimentée par des murs très haut partant d’un même centre. Nous étions surveillés par une sentinelle postée sur une terrasse dominant l’éventail des promenades et par une seconde sentinelle qui allait et venait devant la grille. La cour était comme encaissée entre des murs très hauts et elle était dominée par un côté par la cheminée basse d’une petite usine faisant partie de la prison. C’est ainsi que parfois l’air n’était que fumée. Une fois nous dûmes demeurer une demi-heure environ sous une violente averse. A midi ou à peu près était servi notre repas quotidien. La soupe souvent était encore tiède, le reste était toujours froid. A trois heures, il y avait la visite de la cellule avec la vérification des barreaux de la grille ; la visite se répétait à dix heures du soir et à trois heures du matin. Je dormais un peu entre ces deux dernières visites. Une fois réveillé par la visite de trois heures, je n’arrivais plus à me rendormir. Il était cependant obligatoire de rester couché de sept heures et demie du soir jusqu’à l’aube. Pour distraction, il y avait les bruits de voix et les morceaux de conversation que l’on réussissait parfois à saisir et qui venaient des cellules voisines. Je n’encourus jamais aucune punition. Maffi [1] au contraire fut mis trois jours au pain et à l’eau dans un cachot. Je n’éprouvai jamais, en vérité, aucun malaise. Bien que n’ayant jamais consommé complètement mon repas, toutefois je mangeai toujours avec un appétit plus grand qu’au restaurant. Je disposais seulement d’une cuiller en bois ; ni fourchette, ni verre, un pot en terre et un autre plus petit pour l’eau et pour le vin ; une grosse écuelle en terre pour la soupe et une autre pour servir de cuvette dans le temps où je n’avais pas encore la chambre de location.

Le 19 novembre me fut communiqué sans aucun commentaire l’arrêt qui m’infligeait cinq années de déportation aux colonies. Les jours qui suivirent le bruit m’arriva que je serais envoyé en Somalie. Je sus seulement le 24 et par une voie indirecte que j’aurais à purger ma peine dans une île italienne. Mon lieu exact de destination me fut seulement communiqué officiellement à Palerme. Je pouvais être envoyé à Ustica, mais aussi à Favignana [2], à Pantelleria ou à Lampedusa. Étaient exclus les Tremiti : pour y être conduit j’aurais voyagé de Caserta à Foggia, ce qui ne fut pas le cas. Je quittai Rome le matin du 25 par l’express de Naples où j’arrivai vers 13 heures. Je voyageai en compagnie de Molinelli, Ferrari, Volpi et Picelli [3] qui avaient été arrêtés eux aussi le 8. Ferrari fut détaché à Caserta et dirigé sur les Tremiti. Je dis bien détaché parce que même dans le wagon nous étions liés ensemble à une longue chaîne. Depuis mon départ de Rome je n’ai jamais été seul, - ce qui a produit un notable changement dans mon état d’âme. Nous pouvions plaisanter et rire bien que nous fussions liés à la chaîne, que nous eussions les deux poignets serrés dans les menottes et qu’il nous fallut manger et fumer dans cet appareil. Car nous parvenions à allumer nos cigarettes, à manger, à boire. Les poignets enflaient bien un peu ; mais nous avions la sensation de la perfection de la Machine humaine qui peut se faire aux situations les moins naturelles. Dans la mesure où le règlement le permet, les gendarmes de l’escorte nous traitaient avec correction et courtoisie. Nous sommes restés à Naples deux nuits, dans la prison du Carmine, toujours ensemble ; nous sommes repartis le soir du 27 par voie de mer et par temps très calme. A Palerme, nous avons disposé d’un local fort propre et bien aéré avec une très belle vue sur le mont Pellegrino ; nous retrouvâmes d’autres amis destinés aux îles, le député maximaliste Conca, de Vérone, et l’avocat Angeloni, républicain de Pérouse. Par la suite, d’autres nous rejoignirent parmi lesquels Maffi destiné à Pantelleria.

J’aurais dû partir de Palerme le 2 ; je ne partis que le 7. Trois tentatives de traversée échouèrent à cause de l’état de la mer. Ce fut là la partie- la plus mauvaise du voyage de transfert. Imagine : réveil à quatre heures du matin, formalités pour le dépôt de l’argent et de diverses affaires, menottes et chaînette, voiture cellulaire jusqu’au port, descente dans une embarcation pour rallier le petit vapeur, montée d’une petite échelle pour accéder à bord, descente d’une petite échelle pour atteindre le pont, descente d’une troisième petite échelle pour gagner l’emplacement des troisièmes classes ; tout cela en ayant les poignets enchaînés et en étant enchaînés à trois autres par la même chaîne. A sept heures, le petit vapeur part, danse et se démène comme un dauphin pendant une heure et demie ; puis nous faisons demi-tour parce que le capitaine reconnaît qu’il est impossible d’accomplir le reste de la traversée. Nous refaisons en sens inverse la montée et la descente des petites échelles et nous revoilà en cellule. Il est cependant midi et l’on n’a pas eu la possibilité de commander notre repas. Nous restons sans manger jusqu’à cinq heures ; nous n’avions rien mangé le matin. Cette histoire s’est répétée quatre fois.

A Ustica étaient déjà arrivés quatre de nos amis : Conca, l’ancien député de Pérouse Sbaraglini, les deux autres d’Aquila [4]. Les premières nuits, nous avons dormi dans une chambrée. Nous revoilà installés dans hi maison mise à notre disposition. Au rez-de-chaussée se trouvent une pièce où dorment deux d’entre nous, la cuisine, les cabinets, un réduit que nous avons aménagé en cabinet de toilette pour nous tous. Au premier étage, nous sommes quatre à dormir dans deux pièces, trois dans une assez grande et un dans la seconde qui sert de couloir. Une spacieuse terrasse recouvre la plus grande pièce et domine la plage. Nous payons cent lires par mois pour la maison et deux lires par jour et par personne pour le lit, le blanchissage des draps et divers objets de ménage. Les premiers jours, nous avons beaucoup dépensé pour nos repas : pas moins de vingt lires par jour. A présent, nous dépensons dix lires pour le déjeuner et le dîner. Nous sommes en train de monter une popote qui nous permettra peut-être de vivre avec les dix lires journalières qui nous sont allouées par le gouvernement. Nous sommes déjà trente déportés politiques et peut-être il en arrivera d’autres.

Nos servitudes sont nombreuses et variées. Les plus apparentes sont celles qui nous interdisent de quitter la maison avant l’aube et qui nous obligent à y rentrer à huit heures du soir. Nous ne pouvons pas dépasser certaines limites qui, en gros, sont celles de la partie habitée de l’île. Nous avons toutefois obtenu l’autorisation de nous promener sur tout le territoire de l’île avec nécessité pour nous d’être rentrés dans les limites à cinq heures de l’après-midi. La population composée de Siciliens affables et hospitaliers comprend en gros 1,600 habitants dont 600 forçats, autant dire 600 criminels. Nous pouvons avoir des rapports avec elle. Les forçats sont soumis à un régime très sévère. La plupart, étant donné la petitesse de l’île, n’ont aucune occupation et doivent vivre avec les quatre lires journalières que l’État leur alloue. Cette allocation est entièrement consacrée à l’achat de vin. Les repas se réduisent à un peu de pâtes aux herbes et à un peu de pain. En peu de temps la sous-alimentation mène à l’alcoolisme le plus dépravé. A cinq heures de l’après-midi ces forçats sont enfermés dans des chambrées pour la durée de la nuit (de cinq heures du soir à sept heures du matin). Ils jouent aux cartes, perdent parfois l’allocation de plusieurs jours et se trouvent ainsi emportés dans une course infernale qui ne finit jamais. Il est vraiment regrettable qu’il nous soit défendu d’avoir des contacts avec des êtres humains réduits à mener une vie aussi exceptionnelle : nous pourrions faire des observations de psychologie et de folklore de caractère unique. Tout ce qui survit d’élémentaire dans l’homme de nos jours revient irrésistiblement à la surface si ces molécules pulvérisées se regroupent selon des principes qui correspondent à ce qui existe d’essentiel dans les couches populaires les plus profondes. Les forçats sont de quatre origines différentes : hommes du Nord, hommes du Centre, hommes du Midi, Sicile comprise, et les Sardes. Les Sardes mènent une vie nettement à part. Les septentrionaux usent entre eux d’une certaine solidarité mais à ce qu’il semble ils ignorent toute organisation, ils se font un point d’honneur d’être voleurs, tireurs de bourses, escrocs et de n’avoir jamais versé de sang. Parmi les hommes du Centre, les Romains sont ceux qui s’entendent le mieux entre eux ; ils ne dénoncent même pas les mouchards à ceux des autres régions. Les méridionaux, d’après ce qui se raconte, Sont très solidaires entre eux bien que parmi eux il existe des subdivisions : l’État de Naples, l’État des Pouilles, l’État de Sicile. Pour les Siciliens, l’honneur c’est de n’avoir pas volé, mais d’avoir versé le sang. J’ai eu tous ces détails d’un forçat qui se trouvait dans la prison de Palerme pour y purger une peine encourue durant son temps de déportation et qui s’enorgueillissait d’avoir, selon le plan qu’il avait établi, infligé à un employeur qui le traitait mal une blessure profonde de dix centimètres et qu’il avait, affirmait-il, mesurée ; il avait décidé que la blessure serait de dix centimètres sans un millimètre en trop ni en moins, de ce chef-d’œuvre mon forçat se montrait extrêmement fier. Je crois que le rappel de la nouvelle de Kipling n’avait rien d’exagéré malgré qu’il eût été provoqué par mes impressions du premier jour...

Très chère Tania, je t’embrasse affectueusement.

ANTOINE

Notes:

[1] Camarade de combat de Gramsci

[2] Favignana : petite île italienne sur la côte ouest de la Sicile, province de Trapani, 5.825 habitants. - Pantelleria : île italienne, entre la Sicile et la Tunisie, 9,015 habitants. Pas d’eau potable. - Lampedusa : île italienne de la Méditerranée entre Malte et la Tunisie, 2,450 habitants. -Tremiti : petit archipel italien de l’Adriatique dépendant de la province de Foggia (Pouilles), à 29 kilomètres de la côte, 490 habitants. Pas d’eau potable

[3] MOLINELLI, FERRARI, VOLPI, PICELLI : camarades de combat de Gramsci

[4] Ville de l’Italie centrale (Abruzzes), 52.000 habitants