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Lettre 005 Prison d’Ustica, 15 janvier 1927

Mise en ligne : 6 January 2005

Dernière modification : 16 March 2005

Texte de l'article :

Ustica, 15 janvier 1927

Très chère Tania,

Ta dernière lettre est datée du 4 janvier. Tu m’as laissé onze jours sans nouvelles de toi. Dans les conditions où je me trouve cela me donne du souci. Je crois qu’il est possible d’accorder nos exigences réciproques avec l’engagement de ta part de m’envoyer au moins une carte postale tous les trois jours. J’ai déjà commencé pour ma part à appliquer ce système. Lorsque je n’ai pas la matière d’une lettre, et pour moi ce sera le fait le plus habituel, je t’enverrai au moins une carte postale, afin d’utiliser chaque courrier. La vie ici s’écoule monotone, uniforme, sans heurts. Je devrais peut-être te décrire quelque menue scène de la vie paysanne si j’étais suffisamment de bonne humeur. Par exemple, je pourrais te décrire l’arrestation d’un porc trouvé en train de brouter irréglementairement dans la rue du bourg et très réglementairement conduit en prison. Cela m’a énormément diverti, mais je suis sûr que ni toi ni Julie vous ne me croirez ; peut-être Delio me croira-t-il lorsque, un peu plus âgé, il entendra conter cette historiette ainsi que d’autres du même genre également vraies et qu’il faut croire sans sourire. La façon elle-même d’arrêter le porc m’a amusé : on le prend par les jambes de derrière et on le pousse en avant comme une brouette pendant qu’il hurle comme un possédé. Il ne m’a pas été possible d’avoir des informations précises sur les moyens qui permettent de déterminer qu’il y a vagabondage et dommages causés. J’imagine que les préposés à l’hygiène publique connaissent tout le menu bétail du pays. Une autre particularité dont je ne t’ai jamais parlé est que je n’ai encore vu dans toute l’île d’autre moyen de locomotion que l’âne, en vérité magnifique animal, grande taille et d’une remarquable domesticité, ce qui plaide en faveur du bon naturel des habitants : chez moi, les ânes sont à moitié sauvages et ils ne se laissent approcher que de leurs maîtres immédiats. Toujours sur le plan animalier : j’ai entendu hier une magnifique histoire de chevaux contée par un Arabe déporté. Cet Arabe parle l’italien d’une manière assez originale et avec bien des obscurités, mais dans l’ensemble son récit était plein de couleur et de vie. Cela me fait souvenir, par une association d’idées bien étrange, que j’ai appris qu’il est très possible de trouver en Italie le fameux grain sarrasin : des amis vénitiens me disent qu’en Vénitie il est assez commun pour qu’on en fasse de la polenta.

J’ai ainsi épuisé un certain stock de questions autorisées. J’espère t’avoir fait un peu sourire : j’ai l’impression que ton silence doit être interprété comme une conséquence de tristesse et de fatigue et qu’il est absolument nécessaire de te faire sourire. Chère Tania, il faut m’écrire parce que je ne reçois de lettres que de toi seule. Lorsque ta correspondance me manque si longtemps il me semble être encore plus isolé et que tous mes rapports avec le monde sont brisés.

Je t’embrasse affectueusement.

ANTOINE