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Lettre 011 Prison de Milan, 4 avril 1927

Mise en ligne : 11 January 2005

Dernière modification : 16 March 2005

Texte de l'article :

Prison de Milan, 4 avril 1927

Chère, chère Tania,

J’ai reçu cette dernière semaine deux de tes cartes postales (du 19 et du 22 mars) et la lettre du 26. Je suis fort navré de t’avoir contrariée, je crois que tu n’as pas compris exactement mon état d’esprit, je ne me suis pas clairement exprimé et il me déplaît qu’entre nous il puisse s’établir de semblables équivoques. Je puis t’assurer fermement que jamais je n’ai été traversé par le doute que tu pourrais m’oublier et avoir pour moi moins d’affection. Très certainement si j’avais eu de semblables pensées je ne t’aurais plus écrit du tout ; mon caractère a toujours été tel et à cause de mon caractère, dans le passé, il m’est arrivé de rompre de vieilles amitiés. C’est seulement de vive voix que je pourrais t’expliquer la raison de la nervosité qui s’était emparée de moi après deux mois passés sans nouvelles ; je ne tente guère de le faire par lettre, afin de ne pas tomber dans d’autres équivoques plus douloureuses. Désormais, tout est passé et je ne veux même pas y repenser. Depuis quelques jours, j’ai changé de cellule et de quartier (la prison est divisée en quartiers) comme l’indique d’ailleurs l’en-tête de ce papier. Avant j’étais dans la 13e cellule du 1er quartier ; à présent je suis dans la 22e cellule du 2e quartier. Ma condition d’emprisonné me semble améliorée. Dans l’ensemble, ma vie s’écoule cependant comme avant. Je veux te la décrire un peu dans son détail : ainsi chaque jour tu pourras imaginer ce que je fais.

La cellule est grande comme une chambrette d’étudiant : à vue de nez, je lui donne trois mètres sur quatre et demi et trois et demi de hauteur. La fenêtre donne sur la cour où l’on prend l’air : ce n’est pas naturellement une fenêtre régulière ; il s’agit de ce qu’on appelle une bouche de loup avec barreaux à l’intérieur ; on peut seulement voir une tranche du ciel ; on ne peut pas voir dans la cour, ni sur les côtés. L’exposition de cette cellule est moins bonne que celle de l’autre qui donnait au Sud-Sud-Ouest (on voyait le soleil vers dix heures et à deux heures il marquait le centre de la cellule avec une bande d’au moins soixante centimètres). Dans la cellule actuelle qui doit être exposée à l’Est-Sud-Ouest, le soleil arrive vers deux heures et il demeure jusqu’au soir, mais avec une bande de vingt-cinq centimètres. En cette saison, plus chaude, peut-être ainsi ça ira mieux. En outre, la cellule actuelle est au-dessus de l’atelier mécanique de la prison et l’on entend le fracas des machines, mais je m’y habituerai. La cellule est à la fois très simple et très compliquée. J’ai un lit pliant contre le mur avec deux matelas (dont un de laine) : les draps sont changés environ tous les quinze jours. J’ai une petite table et une espèce de petite armoire-commode, une glace, un seau et un broc en fer émaillé. Je possède de multiples objets en aluminium achetés à la Renaissante [1] qui a organisé une vente dans la prison. J’ai plusieurs livres à moi. Chaque semaine, je reçois en lecture huit livres de la bibliothèque de la prison (double abonnement). Pour que tu t’en fasses une idée voici la liste de cette semaine qui est toutefois exceptionnelle par la relative valeur des livres distribués : 1. PIERRE COLLETTA : Histoire du royaume de Naples (excellent). 2. V. ALFIÉRI : Autobiographie. 3. MOLIÈRE : Comédies choisies, traduites par le sieur Moretti (traduction ridicule). 4. CARDUCCI : deux volumes des Oeuvres complètes (très médiocres, parmi les plus mauvaises de Carducci). 5. ARTHUR Lévy : Napoléon intime (curieux, apologie de Napoléon comme « homme moral »). 6. Gina LAMBROSO En Amérique du Sud (très médiocre). 7. HARNACK L’Essence du christianisme ; VIRGILIO BROCCHI : Le Destin au Poing, roman (de quoi faire enrager les chiens) ; SALVATOR GOTTA : Ma Femme (heureusement qu’elle est à lui car elle est fort ennuyeuse).

Le matin je me lève à six heures et demie ; le réveil est sonné à six heures : café, toilette, nettoyage de la cellule ; je bois un demi-litre de lait et mange un petit pain ; aux environs de huit heures promenade de deux heures. Je me promène ; j’étudie la grammaire allemande, je lis la Maîtresse paysanne de Pouchkine, et j’apprends par cœur une vingtaine de lignes du texte. J’achète Il Sole, journal industriel et commercial, et je lis quelques nouvelles économiques (j’ai lu tous les rapports annuels des sociétés par action) ; le mardi j’achète Il Corriere dei Piccoli qui me divertit ; le mercredi la Domenica del Corriere [2] ; le vendredi le Guérin Meschino (1), soi-disant humoristique. Après la promenade, je prends du café ; je reçois trois quotidiens, le Corriere, le Popolo d’Italia, le Secolo (à présent le Secolo sort l’après-midi et je ne l’achèterai plus parce qu’il ne vaut plus rien). Le déjeuner arrive à des heures variables, de midi à trois heures. Je réchauffe la soupe (un bouillon ou des pâtes), je mange un petit morceau de viande (si elle est de veau), parce que je ne réussis pas encore à manger de la viande de bœuf, un petit pain, un petit morceau de fromage (je n’aime pas les fruits) et un quart de vin. Je lis un livre, je me promène, je réfléchis sur beaucoup de choses. A quatre heures, quatre heures et demie, je reçois deux autres quotidiens, la Stampa et le Giornale d’Italia. A sept heures je dîne (le dîner arrive à six heures) : soupe, deux œufs durs, un quart de vin ; je ne réussis pas à manger le fromage. A sept heures et demie sonne l’heure du silence ; je me couche et je lis des livres jusqu’à onze heures, minuit. Depuis deux jours, vers neuf heures, je bois une tasse de camomille. (La suite au prochain numéro parce que je veux te parler d’autre chose.)

Je t’embrasse.

ANTOINE

Notes:

[1] Grands magasins de Rome

[2] Publications hebdomadaires illustrées, de contenu très varié, de lecture facile. Le Guerin Meschino passait pour un journal satirique