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Lettre 012 Prison de Milan, le 11 avril 1927

Mise en ligne : 12 January 2005

Dernière modification : 16 March 2005

Texte de l'article :

Prison de Milan, le 11 avril 1927

Très chère Tania,

J’ai reçu tes cartes du 31 mars et du 3 avril. Je te remercie pour les nouvelles que tu me donnes. J’attends ton arrivée à Milan, mais je te confesse que je n’y compte pas trop. J’ai pensé qu’il n’est pas très agréable de continuer la description de ma vie actuelle entreprise dans ma dernière lettre. Il vaut mieux que chaque fois je t’écrive ce qui me passe par la tête sans obéir à un plan établi à l’avance. Même écrire est devenu pour moi un tourment physique parce qu’on me donne d’horribles plumes qui grattent le papier et qui exigent une attention obsédante en ce qui concerne le travail mécanique de l’écriture. Je croyais pouvoir obtenir l’usage permanent d’un porte-plume et je m’étais proposé de rédiger les travaux dont je t’ai parlé. Je n’ai cependant pas obtenu cette autorisation et il ne me plaît pas d’insister. C’est pourquoi j’écris seulement pendant les deux heures et demie ou les trois heures au cours desquelles on se débarrasse de la correspondance hebdomadaire (deux lettres). Naturellement je ne puis pas prendre de notes, ce qui veut dire qu’en vérité je ne puis étudier méthodiquement et avec profit. Je lisaille. Et pourtant le temps passe très rapidement, plus rapidement que je ne l’aurais imaginé. Cinq mois ont passé depuis le jour de mon arrivée à Milan. Je ne peux croire que tant de temps se soit écoulé. Il faut cependant tenir compte du fait qu’en ces cinq mois j’en ai vu de toutes les couleurs et que j’ai subi les impressions les plus étranges et les plus exceptionnelles de ma vie. Rome - du 8 novembre jusqu’au 25 novembre : isolement absolu et rigoureux. 25 novembre : Naples, en compagnie de mes quatre camarades députés, jusqu’au 29 (trois camarades et non quatre, car le quatrième fut détaché à Caserta pour être conduit aux Tremiti). Embarquement pour Palerme et arrivée à Palerme le 30. Huit jours à Palerme : trois voyages vers Ustica, mais sans succès à cause de la tempête. Premiers contacts avec les détenus siciliens de droit commun : un monde nouveau que je connaissais seulement en imagination ; je vérifie et je contrôle mes opinions sur le sujet, et je les reconnais assez exactes. Le 7 novembre, arrivée à Ustica. Je connais le monde des forçats : des choses fantastiques et incroyables. Je connais la colonie des Bédouins de Cyrénaïque, déportés politiques : tableau oriental très intéressant. La vie à Ustica que je t’ai décrite. Le 20 janvier, je repars. Quatre jours à Palerme. Traversée de Naples avec des criminels. Naples : je connais toute une série de types du plus haut intérêt pour moi : du Midi, je ne connaissais concrètement que la Sardaigne. A Naples, entre autres j’assiste à une scène d’initiation de la camorra : je connais un forçat (un certain Arthur) qui me laisse une impression ineffaçable. Quatre jours après, je quitte Naples ; arrêt à Cajanello, dans la caserne des carabiniers. Je connais mes compagnons de chaîne qui viendront avec moi jusqu’à Bologne. Deux jours à Isernia avec ces types. Deux jours à Sulmona. Une nuit à Castellamare dans la caserne des carabiniers. Et encore : deux jours dans la compagnie d’environ soixante détenus. On organise des distractions en mon honneur ; les Romains improvisent une très belle séance de récitation : petits poèmes populaires de la vie des mauvais garçons de Rome. Les Pouillais, les Calabrais et les Siciliens donnent une démonstration d’escrime au couteau selon les règles des quatre États de la mauvaise vie méridionale (I’État sicilien, l’État calabrais, l’État des Pouilles, l’État napolitain) : Siciliens contre Pouillais, Pouillais contre Calabrais. On ne pratique pas la lutte entre Siciliens et Calabrais parce qu’entre les deux États les haines sont très fortes et la séance de démonstration finit toujours par devenir sérieuse et cruelle. Les Pouillais sont des maîtres : joueurs de couteau imbattables avec une technique pleine de secrets et excessivement dangereuse, développée pour surmonter toutes les autres techniques. Un vieux Pouillais de soixante-cinq ans, fort respecté mais dépourvu de tout esprit de nationalité, bat tous les champions des autres États, puis, pour donner son clou  [1] à la fête, il se bat contre un autre Pouillais, jeune, au corps très beau et d’une surprenante agilité, un très haut dignitaire auquel tous obéissent ; et ces deux-là, pendant une demi-heure, développent toute la technique régulière de toutes les escrimes connues. Scène vraiment grandiose et inoubliable pour tous, pour les acteurs et pour les spectateurs. J’avais la révélation d’un monde souterrain très compliqué avec sa vie propre, ses sentiments, ses points de vue, ses points d’honneur, ses formidables hiérarchies de fer. Les armes étaient simples : des cuillers frottées contre le mur, de telle manière que la chaux marquait les coups sur les habits. C’est sûr, ces cinq mois ont été mouvementés et riches d’impressions : de quoi me permettre de ruminer un ou deux ans.

Cela t’explique comment je passe le temps lorsque je ne lis pas. Je repense à toutes ces choses, je les analyse méticuleusement, je m’enivre de ce travail byzantin. En outre, tout devient singulièrement intéressant de ce qui se produit autour de moi, et que je réussis à percevoir. Je me contrôle certes assidûment parce que je ne veux pas tomber dans la monomanie qui caractérise la psychologie des détenus. Je suis aidé spécialement en cela par un certain esprit ironique et plein d’humour qui ne m’abandonne jamais.

Et toi, que fais-tu et que penses-tu ? Qui t’achète des romans d’aventures maintenant que je ne puis plus le faire ? je suis persuadé que tu as relu les admirables histoires de Corcoran et de son aimable Louison [2]. Suis-tu cette année les cours de la polyclinique ? Le professeur Caronia, c’est bien lui qui a trouvé le bacille de la rougeole ? J’ai eu connaissance de sa lamentable histoire, mais je n’ai pas compris, à lire les journaux, si le professeur Cirincione a été lui aussi suspendu. Tout cela est, au moins en partie, lié au problème de la maffia sicilienne. C’est incroyable comme les Siciliens, du plus bas jusqu’au plus haut de l’échelle sociale, sont solidaires entre eux et comme des savants eux-mêmes de valeur incontestée marchent sur les limites du code pénal à cause justement de ce sentiment de solidarité. Je me suis persuadé que les Siciliens sont réellement un peuple à part ; il y a plus de ressemblance entre un Calabrais et un Piémontais qu’entre un Calabrais et un Sicilien. Les accusations que les Méridionaux portent contre les Siciliens sont terribles ; ils vont jusqu’à les accuser de cannibalisme. Je n’aurais jamais cru que de tels sentiments populaires pussent exister. Je pense qu’il faudrait lire beaucoup de livres sur les histoires des derniers siècles, et plus spécialement sur les périodes de séparation entre la Sicile et le Midi, durant les règnes de joseph Bonaparte et de Joachim Murat à Naples pour trouver l’origine de tels sentiments.

... Voici un autre sujet d’analyse très intéressant : la psychologie des gardiens telle que la veulent le règlement de la prison et les contacts qu’ils ont avec les détenus. Je croyais que deux chefs-d’œuvre, et je parle très sérieusement, rassemblaient l’expérience millénaire des hommes sur le plan de l’organisation de masse : le Manuel du gradé et le Catéchisme catholique. Je suis persuadé qu’il convient d’ajouter, quoique sur un plan bien plus restreint et de caractère exceptionnel, le règlement pénitentiaire qui renferme de vrais trésors d’introspection psychologique.

Une nouvelle importante : depuis quelques jours, je mange beaucoup, mais je ne réussis pas toutefois à manger de la verdure. Je fais de grands efforts, mais j’ai dû renoncer parce que cela me met dans des états terribles.

Pourtant je n’arrive pas à oublier que peut-être tu viendras et que peut-être (hélas !) nous pourrons nous revoir, ne serait-ce que pour quelques minutes.

Je t’embrasse.

ANTOINE

Notes:

[1] En français dans le texte

[2] ASSOLLANT : Les Aventures du capitaine Corcoran. Roman d’aventures pour enfants. Louison est une tigresse, inséparable compagne du capitaine