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Lettre 026 Prison de Milan, 2 janvier 1928

Mise en ligne : 23 January 2005

Dernière modification : 10 April 2005

Texte de l'article :

Prison de Milan, 2 janvier 1928

Très chère Tania,

Et voici que même la nouvelle année a commencé. Il faudrait faire des projets de vie nouvelle, selon l’usage, mais pour autant que j’ai pu y penser, je ne suis pas arrivé à établir un tel programme. Cela a toujours été une grande difficulté dans ma vie et cela depuis les premières années d’activité raisonnée. A l’école primaire, chaque nouvelle année, on donnait comme sujet de composition cette question : « Que ferez-vous plus tard ? », question ardue que je résolus pour la première fois à huit ans en fixant mon choix sur le métier de charretier. J’avais trouvé que le charretier bénéficiait de toutes les caractéristiques de l’utile et de l’agréable : il maniait le fouet et guidait les chevaux et en même temps il accomplissait un travail qui ennoblit l’homme et lui procure le pain quotidien. Je demeurai fidèle à ce choix l’année d’après, mais pour des raisons que je qualifierais d’extrinsèques. Si j’avais été sincère, j’aurais dit que ma plus vive ambition était de devenir huissier de justice de paix. Pourquoi ? Parce que cette année-là était arrivé au village comme huissier un vieux monsieur qui possédait un très sympathique petit chien tiré à quatre épingles : un nœud de ruban rouge à la queue, une petite housse sur le dos, un collier verni, des détails de harnais de cheval sur la tête. Moi, je n’arrivais pas vraiment à séparer l’image du petit chien de celle de son maître et de la profession de celui-ci. Et cependant je renonçais, mais avec beaucoup de regret, à me leurrer de cette perspective qui me séduisait tant. J’étais d’une logique épouvantable et d’une intégrité morale à faire rougir les plus grands héros du devoir. Oui, je me disais indigne de devenir huissier de justice de paix et par conséquent de posséder des petits chiens aussi merveilleux : je ne connaissais pas par cœur les quatre-vingt-quatre articles de la Constitution du royaume ! Aussi vrai que je le dis ! J’avais fait la deuxième classe élémentaire (celle où me furent révélées les vertus civiques du charretier) et j’avais pensé subir au mois de novembre l’examen de passage pour entrer en 4e en sautant la 3e : j’étais persuadé de pouvoir m’en tirer, mais lorsque je me présentai au directeur pour lui remettre ma demande je m’entendis poser à brûle-pourpoint la question suivante : - Mais connais-tu les quatre-vingt-quatre articles de la Constitution ? je n’avais nullement pensé à ces articles. Je m’étais borné à étudier les notions de « droits et devoirs des citoyens » contenues dans le livre de classe. Et ce fut pour moi un terrible avertissement qui m’impressionna d’autant plus que le 20 septembre précédent, ma petite lanterne vénitienne à la main, j’avais crié avec beaucoup d’autres « Vive le lion de Caprera ! Vive le mort de Staglieno » (je ne me souviens plus du tout si l’on criait « le mort » ou le « prophète » de Staglieno : peut-être les deux pour faire plus varié !) - sûr que j’étais d’être reçu à mon examen et de conquérir les titres légaux exigés pour être électeur et devenir un citoyen actif et parfait ! Et voilà que j’ignorais les 84 articles de la Constitution ! Quel citoyen j’étais donc ? Et comment pouvais-je aspirer à devenir huissier de justice de paix et à posséder un chien avec les rubans et le caparaçon ? L’huissier de justice de paix est un rouage de l’État (je pensais même qu’il était une grande roue) : il est le dépositaire et le gardien de la loi même contre les tyrans possibles qui voudraient la piétiner. Et moi, j’ignorais les 84 articles ! C’est ainsi que je limitai mes ambitions et qu’une nouvelle fois, cette année-là, j’exaltai les vertus civiques du charretier qui, n’est-ce pas. peut fort bien avoir lui aussi un chien, peu importe s’il est sans rubans et sans caparaçon ! Tu vois comme les projets faits à l’avance d’une manière trop rigide et schématique butent et éclatent contre la durée réalité lorsqu’on a une vigilante conscience du devoir !

Chère Tania, il doit te sembler que je t’ai menée à la campagne ? Ris et pardonne-moi. Je t’embrasse.

ANTOINE