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Lettre 028 Prison de Milan, 20 février 1928

Mise en ligne : 25 January 2005

Dernière modification : 10 April 2005

Texte de l'article :

20 février 1928

Très chère Thérèse,

J’ai bien reçu ta lettre du 30 janvier et la photographie de tes enfants. Je te remercie et je serais très heureux de recevoir d’autres lettres de toi.

La pire souffrance de ma vie actuelle est l’ennui. Les journées toujours égales, ces heures et ces minutes qui se succèdent avec la monotonie de l’eau qui tombe goutte à goutte, ont fini par me corroder les nerfs. Au moins, les trois premiers mois qui ont suivi mon arrestation furent très mouvementés : ballotté d’un bout à l’autre de la péninsule et malgré de terribles souffrances physiques, je n’avais pas le temps de m’ennuyer. Toujours de nouveaux spectacles à observer, de nouveaux types d’exception à classer, à cataloguer ; vraiment il me semblait vivre un conte fantastique. Mais depuis plus d’une année me voici fixé à Milan et dans une oisiveté forcée. Je puis lire, mais je ne peux étudier parce qu’il ne m’a pas été permis d’avoir à ma disposition du papier et une plume bien que je sois, d’après les ordres donnés, étroitement surveillé : je passe pour un individu terriblement dangereux, capable de mettre le feu aux quatre coins du pays et plus encore. La correspondance est ma plus grande distraction. Mais très peu de personnes m’écrivent. Depuis un mois, ma belle-sœur est malade et je n’ai même plus avec elle notre colloque hebdomadaire.

Je me préoccupe beaucoup de l’état d’esprit de ma mère et je ne sais comment faire pour la rassurer et la consoler. Je voudrais lui donner la conviction profonde que je suis complètement tranquille, et je le suis réellement, mais je vois que je n’y arrive pas. Il y a toute une zone de sentiments et de manières de penser qui met une espèce d’abîme entre nous deux. Pour elle mon emprisonnement est une infortune d’autant plus terrible qu’elle demeure mystérieuse dans les enchaînements de ses causes et de ses effets ; pour moi, elle est un épisode de la lutte politique que nous menions et que nous continuerons à mener non seulement en Italie mais dans le monde entier pendant je ne sais combien de temps encore. T’ai été pris comme durant la guerre on peut être fait prisonnier et je savais que cela pouvait m’arriver comme il pouvait m’arriver pis encore. Mais je crains que toi-même tu penses comme notre mère et que mes explications ne te fassent l’impression d’une devinette présentée dans une langue inconnue.

J’ai longuement observé la photographie en la comparant à celles que tu m’as déjà envoyées (j’ai dû interrompre ma lettre pour me faire raser ; je ne me rappelle plus ce que je voulais écrire et je n’ai pas l’envie d’y repenser. Ce sera pour une autre fois).

Salutations affectueuses à tous. Je vous embrasse.

ANTOINE