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Lettre 029 Prison de Milan, 27 février 1928

Mise en ligne : 26 January 2005

Dernière modification : 10 April 2005

Texte de l'article :

Prison de Milan, 27 février 1928

Très chère Tania,

Par une très heureuse conjonction d’astres favorables ta lettre du 20 m’a été remise le 24 en même temps que la lettre de Julie. J’ai beaucoup admiré ta maîtrise dans les diagnostics, mais je ne suis pas tombé dans les subtils filets de ta malice littéraire. Ne crois-tu pas qu’il serait préférable d’éprouver sa maîtrise sur d’autres sujets que soi ? (Non pour souhaiter du mal à son prochain, cela s’entend, si toutefois on peut parler de prochain en cette occasion.) Tu as bien lu Tolstoï et étudie ses idées ? Tu devrais me confirmer la signification précise que Tolstoï donne à la notion évangélique de « prochain ». Il me semble qu’il s’en tienne à la signification littérale, étymologique du mot : « celui qui t’est le plus proche, c’est-à-dire ceux de ta famille et, tout au plus, ceux de ton village ». En somme, tu n’as pas réussi à me changer les cartes sur la table [1] en mettant en avant de manière démonstrative ta science de médecin dans le but de me faire moins réfléchir à ton état de patiente. Sur la phlébite, justement, je me suis fait une conception assez particulière parce que, dans les quinze derniers jours de résidence à Ustica, j’ai dû écouter les longues ratiocinations d’un vieil avocat de Pérouse qui en souffrait et qui s’était fait envoyer quatre ou cinq publications sur le sujet. Je sais qu’il s’agit d’un mal assez grave et très douloureux. Auras-tu vraiment la patience nécessaire pour bien te soigner et sans précipitation ? J’espère que oui. Je peux contribuer à te faire prendre patience en t’écrivant des lettres plus longues que d’habitude. Ce petit effort ne me coûtera guère si tu peux te contenter de mon bavardage. Et puis, et puis, je me porte mieux qu’avant.

La lettre de Julie a déterminé en moi Un état d’âme plus tranquille. Je lui écrirai à part, un peu longuement, si ça m’est possible ; je ne veux pas lui faire de reproches ; mais je ne vois pas encore comment je pourrais lui écrire longuement sans lui faire de reproches. Crois-tu qu’il soit juste qu’elle ne m’écrive plus lorsqu’elle est malade ou angoissée ? Moi je pense que c’est justement dans ces cas-là qu’elle devrait m’écrire plus souvent et plus longuement. Mais je ne veux pas faire de cette lettre la lettre des rappels à l’ordre.

Pour te faire passer le temps, je te rapporte une petite discussion « pénitentiaire » qui s’est déroulée à bâtons rompus. Quelqu’un, que je crois être évangéliste ou méthodiste ou presbytérien, était très indigné par le fait que l’on laissât encore circuler dans nos villes ces pauvres Chinois qui vendent des petits objets certainement fabriqués en série en Allemagne, mais qui donnent l’impression aux acheteurs de posséder au moins un petit morceau du folklore chinois. Selon notre évangéliste, le danger serait grand pour l’homogénéité des croyances et des modes de penser de la civilisation occidentale. Il s’agirait selon lui d’une bouture de l’idolâtrie asiatique sur le tronc du christianisme européen. Les petites images de Bouddha finiraient par exercer une fascination particulière qui pourrait réagir sur la psychologie européenne et provoquer la formation d’idéologies nouvelles complètement différentes de notre idéologie traditionnelle. Qu’un individu comme cet évangéliste en paroles eût de semblables préoccupations était certes très intéressant même si ces préoccupations avaient une origine confuse. Il ne fut pas difficile toutefois de le pousser dans un roncier d’idées sans issue possible pour lui en lui faisant observer que :

1° L’influence du bouddhisme sur la civilisation occidentale a des racines plus profondes qu’il ne semble parce que durant tout le moyen âge, de l’invasion des Arabes jusqu’au début du XIIIe siècle environ, la vie de Bouddha fut connue en Europe comme la vie d’un martyr chrétien, sanctifié par l’Église, laquelle ne s’aperçut de son erreur qu’au bout de plusieurs siècles et déconsacra alors le pseudo-saint. L’influence qu’une telle affaire peut avoir exercée en ces temps éloignés, où l’idéologie religieuse était très vivace et- constituait la seule façon de penser des multitudes, cette influence est incalculable.

2° Le bouddhisme n’est pas une idolâtrie. De ce point de vue, s’il existe un danger, il est constitué plutôt par la musique et la danse importées en Europe par les nègres.

Cette musique a véritablement conquis toute une couche de la population européenne cultivée, elle a même créé un véritable fanatisme. Est-il possible de prétendre que la répétition continuelle des gestes physiques que les nègres font en dansant autour de leurs fétiches, que le fait d’avoir toujours dans les oreilles le rythme syncopé du jazz-band demeurent sans conséquence idéologique ?

a) Il s’agit d’un phénomène immensément répandu qui touche des millions et des millions de personnes et spécialement les jeunes ;

b) Il s’agit d’impressions très fortes et très violentes, c’est-à-dire qui laissent des traces profondes et durables ;

c) Il s’agit de phénomènes musicaux, c’est-à-dire de manifestations qui s’expriment dans le langage le plus universel qui soit aujourd’hui, dans le langage qui transmet le plus rapidement les images et les impressions totales d’une civilisation non seulement étrangère à la nôtre, mais moins complexe que la civilisation asiatique, primitive et élémentaire, c’est-à-dire facilement assimilable et qui passe facilement de la musique et de la danse à tout le monde psychique.

En somme, le pauvre évangéliste fut convaincu que pendant qu’il avait peur de devenir asiatique, en réalité et sans s’en apercevoir, il était en train de devenir un nègre et que le processus était terriblement avancé, au moins jusqu’à l’état de métis. Je ne sais si j’ai atteint mon but. Je crois toutefois que si mon évangéliste ne doit plus être capable de renoncer au café et au jazz, désormais il se regarde attentivement dans la glace pour découvrir certains pigments colorés dans son sang.

Chère Tania, je te souhaite un bon et rapide rétablissement ; je t’embrasse.

ANTOINE

Notes:

[1] A me faire illusion