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Lettre 032 Prison de Milan, 9 avril 1928

Mise en ligne : 29 January 2005

Dernière modification : 10 April 2005

Texte de l'article :

Prison de Milan, 9 avril 1928

Très chère Tatiana,

J’ai reçu hier ta lettre du 5 arrivée avec une rapidité toute pascale. J’ai reçu aussi les cheveux de julien et je suis très heureux des nouvelles que tu m’envoies. A vrai dire, je ne sais en tirer aucune conséquence. Au sujet de la plus ou moins grande rapidité que les enfants mettent à parler je n’ai d’autre élément qu’une anecdote sur Giordano Bruno [1] dont on raconte qu’il ne commença à parler qu’à l’âge de trois ans bien qu’il comprît tout ce qui était dit autour de lui. Un matin en s’éveillant il vit qu’un serpent, entré dans la chaumière par une crevasse du mur, se dirigeait vers sa couche. Aussitôt il appela pour la première fois son père par son nom et il fut sauvé. A partir de ce jour il commença à parler et même avec abondance comme savent le faire les revendeurs juifs de la Place aux Fleurs [2].

J’ai reçu il y a de cela quelques jours les Perspectives économiques et l’Almanach littéraire. Tous les ans, depuis 1925, j’offrais cet Almanach à Julie. Je ne pourrais le faire cette année. Il est d’ailleurs tombé bien bas. Il rapporte de ces soi-disant mots d’esprit qui étaient jusqu’ici réservés aux petits journaux semi-pornographiques écrits à l’usage des jeunes recrues qui arrivent à la ville pour la première fois. Une semblable constatation a son intérêt. J’ai pensé à Delio qui aura quatre ans le 10 août et qui est maintenant assez grand pour qu’on puisse lui faire un cadeau sérieux. Mme Pina a promis de me faire avoir un catalogue de « Meccano » ; j’espère que les diverses combinaisons y seront présentées non seulement d’après leurs prix (de 27 à 2-000 lires !), mais aussi par rapport à l’âge des enfants. Le principe du meccano est certainement excellent pour les enfants d’aujourd’hui ; je choisirai la série qui me paraîtra la plus adaptée à l’âge de Delio et je t’indiquerai mon choix. D’ici le mois d’août nous avons le temps. Je ne sais quelles sont les tendances qui prévalent chez Delio - en admettant qu’il en ait jusqu’ici laissé voir de manière évidente. Moi j’avais, dès mon jeune âge, un goût très prononcé pour les sciences exactes et pour les mathématiques. Je l’ai perdu au cours de mes études secondaires parce que je n’ai pas eu de professeurs qui aient valu un peu plus qu’une figue sèche. C’est ainsi qu’après ma première année de lycée je n’ai plus fait de mathématiques ; j’ai au contraire choisi le grec (il y avait alors une option) et cependant au bout de ma troisième année j’ai démontré de manière impromptue que j’avais conservé une « capacité » remarquable. Il arrivait alors qu’en troisième année de lycée il fallait, pour étudier la physique, connaître des éléments de mathématiques que les élèves qui avaient opté pour le grec n’étaient pas obligés de savoir. Le professeur de physique, qui était fort distingué, s’amusait tant qu’il pouvait a nous mettre dans l’embarras. Au cours de la dernière interrogation du troisième trimestre il me posa des questions de physique liées aux mathématiques en me disant que de mes réponses allait dépendre ma moyenne annuelle et, par conséquent, le passage dans la classe supérieure avec ou sans examen : il s’amusait beaucoup à me voir au tableau noir où il me laissa tant que je voulus. Eh bien ! je restai une demi-heure au tableau noir, je me couvris de craie des pieds à la tête, je m’escrimai, je me réescrimai, j’écrivis, j’effaçai, et, finalement, j’inventai une démonstration qui fut accueillie par le professeur comme excellente bien qu’elle n’existât dans aucun manuel.

Le professeur connaissait mon frère aîné, à Cagliari, et il me tourmenta avec ses éclats de rire durant tout le temps de ma scolarité. Il m’appelait le physicien hellénisant...

Je t’embrasse.

ANTOINE

Notes:

[1] Giordano BRUNO : philosophe italien né en 1550, brûlé vif à Rome en 1600. Enseigna la philosophie à Paris. Croyait à un monde infini livré à une évolution universelle et éternelle. Arrêté par l’Inquisition, convaincu d’hérésie, sommé de se rétracter, il refusa et périt sur le bûcher. A écrit un grand nombre d’ouvrages dont : L’Expulsion de la Bête triomphante (allusions à la hiérarchie de l’Église catholique), De l’infini, de l’univers et des mondes, De la cause, du principe et de l’unité

[2] Marché de Rome très populaire qui se tient à la limite du ghetto