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Lettre 038 Prison de Turi, 19 novembre 1928

Mise en ligne : 3 February 2005

Dernière modification : 10 April 2005

Texte de l'article :

Prison de Turi, 19 novembre 1928

Très chère Julie,

J’ai été très méchant avec toi. Mes justifications ne sont guère fondées. Après le départ de Milan je me suis fatigué énormément. Toutes mes conditions de vie se sont aggravées. J’ai senti plus vivement le poids de la prison. A présent je suis un peu mieux. Le fait même qu’une certaine stabilisation est intervenue, que l’existence se -déroule selon certaines règles, a normalisé en un certain sens le cours de mes pensées.

J’ai été très heureux de recevoir ta photographie et celle des enfants. Quand il existe une trop longue durée entre les impressions visuelles, l’intervalle se remplit de mauvaises pensées ; surtout en ce qui concerne julien je ne savais plus que penser, je n’avais plus aucune image de lui en mémoire. Aujourd’hui je suis vraiment satisfait. En général, depuis quelques mois, je me sens plus isolé et plus coupé de toute la vie du monde. Je lis beaucoup, des livres, des revues ; je dis : beaucoup en pensant à la vie intellectuelle que l’on peut avoir en réclusion. Mais j’ai beaucoup perdu le goût de la lecture. Les livres et les revues donnent seulement des idées générales, des ébauches plus ou moins bien réussies des grands courants de la vie du monde, mais ils ne peuvent donner l’impression immédiate, directe, vivante de la vie de Pierre, de Paul, de Jean, d’individus particuliers et réels, et je ne parle pas des œuvres où l’on ne peut même pas distinguer ce qui a été universalisé et généralisé.

Il y a quelques années, en 1919 et en 1920, je connaissais un jeune ouvrier, très sincère et très sympathique. Chaque samedi, à la sortie du travail, il venait dans mon bureau pour être le premier à lire la revue que je faisais [1]. Il me disait souvent : « Je n’ai pas pu dormir opprimé par ce souci : que fera le japon ? » Le japon l’obsédait littéralement parce que dans les journaux italiens, du japon on en parle seulement lorsque meurt le Mikado ou qu’un tremblement de terre tue au moins dix mille personnes. Le japon échappait à mon jeune ouvrier. Il n’arrivait pas à posséder une vue systématique des forces du monde et pour cela il croyait ne comprendre rien à rien. Moi, en ce temps-là, je riais d’un tel état d’âme et je me moquais de mon ami. Aujourd’hui, je le comprends. Moi aussi j’ai mon japon : c’est la vie de Pierre, de Paul, et même de Julie, de Delio, de Julien. Il me manque vraiment la sensation moléculaire : comment pourrais-je même sommairement percevoir la vie de l’ensemble ? Même ma propre vie se trouve être comme recroquevillée et paralysée ; comment en serait-il autrement puisqu’il me manque la sensation de ta vie et de celle des enfants ? Et aussi : j’ai toujours peur de me trouver gagné par la routine [2] pénitentiaire. C’est là une machine monstrueuse qui écrase et égalise d’après un modèle donné. Lorsque je vois agir, que j’entends parler des hommes qui sont depuis cinq, huit, dix années en prison, et que j’observe les déformations psychologiques qu’ils ont subies, vraiment je frissonne et je doute de mes propres possibilités. Je pense que les autres aussi ont eu le souci (peut-être pas tous, mais au moins quelques-uns) de ne pas se laisser terrasser, et pourtant, sans toutefois s’en apercevoir tant le procès est lent et imperceptible, ils se trouvent changés aujourd’hui et ils ne le savent pas, ils ne peuvent pas en juger parce qu’ils sont complètement changés. Je résisterai, certes. Mais, par exemple, je m’aperçois que je ne sais plus rire de moi-même, comme autrefois, et cela est grave. Chère Julie, tous ces bavardages t’intéressent-ils ? Te donnent-ils une idée de ma vie ? Cependant je m’intéresse aussi à ce qui se passe dans le monde, sais-tu. Ces derniers temps j’ai lu un certain nombre de livres sur l’activité catholique. Voici un nouveau « japon » : par quelles phases passera le radicalisme français pour se scinder et donner vie à un parti catholique français ? Ce problème « ne me laisse pas dormir » comme cela arrivait à mon jeune ami. Et d’autres problèmes aussi, naturellement.

Le coupe-papier t’a-t-il plu ? Sais-tu qu’il m’a presque coûté un mois de travail et que j’y ai usé la moitié de mes doigts ?

Chérie, parle-moi assez longuement de toi et des enfants. Tu devrais m’envoyer vos photographies au moins tous les six mois, de manière que je puisse suivre leur développement et voir plus souvent ton sourire. Je t’embrasse tendrement. Chérie.

ANTOINE

Notes:

[1] L’Ordre rioïiveait, hebdomadaire

[2] En français dans le texte