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Lettre 046 Prison de Turi, 1er juillet 1929

Mise en ligne : 11 February 2005

Dernière modification : 10 April 2005

Texte de l'article :

Prison de Turi, 1er juillet 1929

Très chère Tania,

A propos : je t’apprends que la rose s’est complètement ravivée (je dis « à propos » parce que l’observation de la rose a. peut-être en ce moment remplacé les crachats au plafond). Du 3 juin au 15, tout d’un coup, elle a commencé à avoir des bourgeons et puis des feuilles, bref elle a complètement reverdi ; à présent elle a de petits rameaux déjà longs de 15 centimètres. Elle a même essayé de donner un petit bouton, mais tout petit et qui à un moment donné s’est toutefois alangui et est maintenant en train de jaunir. Quoi qu’il en soit, il n’est nullement exclu que dès cette année elle ne mène à bonne fin quelque petite rose toute timide. Cela me fait plaisir parce que depuis un an je m’intéresse aux phénomènes cosmiques (peut-être mon lit est-il placé, comme on dit chez moi, dans le sens des fluides terrestres, ce qui ferait que, lorsque je suis couché, les cellules de l’organisme tournent à l’unisson avec le reste de l’univers). J’ai attendu avec grande anxiété le solstice d’été et maintenant que la terre s’incline (elle se relève vraiment après s’être inclinée) vers le soleil, je suis plus satisfait (la chose ’a des rapports avec la lumière qu’on apporte chaque soir : et voici découvert le fluide terrestre !) ; le cycle des saisons lié aux solstices et aux équinoxes, je le sens comme chair dans ma chair ; la rose est vivante et elle fleurira certainement, parce que la chaleur prépare le gel et que sous la neige palpitent déjà les premières violettes, etc. ; en somme, le temps m’apparaît comme une chose toute physique depuis que l’espace n’existe plus pour moi. Ma chère Tania, je finis de divaguer et je t’embrasse.

ANTOINE