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Lettre 049 Prison de Turi, 26 août 1929

Mise en ligne : 14 February 2005

Dernière modification : 10 April 2005

Texte de l'article :

Prison de Turi, 26 août 1929

Chère Tatiana,

J’ai reçu la photographie des enfants et j’ai été très content, comme tu peux l’imaginer. J’ai même été fort satisfait parce que le me suis persuadé avec mes propres yeux qu’ils ont un corps et des jambes : depuis trois ans, je ne voyais que des têtes et le doute m’était venu qu’ils étaient peut-être devenus des chérubins sans les petites ailes aux oreilles. En somme, j’ai eu une impression de vie plus vive. Naturellement, je ne partage pas entièrement tes appréciations enthousiastes. Moi je pense plus prosaïquement que leur attitude est déterminée par leur maintien devant l’appareil photographique ; Delio est dans la position de celui qui doit accomplir une corvée [1] ennuyeuse, mais nécessaire et qui se prend au sérieux. Julien écarquille les yeux devant cet objet mystérieux, sans être très sûr qu’il ne faille s’attendre à une surprise : on pourrait en voir sortir un chat enragé ou au contraire un très beau paon. Sinon pourquoi lui aurait-on dit de regarder dans cette direction et de ne plus bouger ? Tu as raison de dire qu’il ressemble de manière extraordinaire à ta mère, non seulement pour les yeux, mais dans toute la partie supérieure de la figure et de la tête.

Sais-tu, je t’écris mal volontiers parce que je ne suis pas sûr que ma lettre t’arrive avant ton départ. Et puis je suis a nouveau très fatigué. Il a plu beaucoup et le temps s’est rafraîchi, cela me fatigue. J’ai des douleurs dans les reins, des névralgies et l’estomac refuse toute nourriture. Mais c’est une chose normale pour moi. Aussi je n’en prends pas grand souci. Je mange toutefois un kilo de raisin par jour, lorsqu’on en vend ; c’est pourquoi il n’est pas possible que je meure de faim. Je mange volontiers le raisin qui est d’excellente qualité.

J’avais déjà lu un article de l’éditeur Formiggini au sujet des mauvaises traductions et de ce qu’il proposait pour lutter contre cette épidémie. Un écrivain ayant proposé de rendre les éditeurs pénalement responsables des stupidités par eux publiées, Formiggini répondait en menaçant de fermer boutique parce que le plus scrupuleux des éditeurs ne peut éviter de publier des âneries ; et, d’une manière fort spirituelle, il disait déjà voir un policier se présenter à lui et lui dire : « Levassiez-vous et vinssiez avec moi au commissariat. Vous dussiez répondre d’outrage à la langue italienne. » [2] (Les Siciliens parlent un peu comme ça et beaucoup de policiers sont Siciliens.) La question est complexe et elle ne sera pas résolue. Les traducteurs sont mal payés et ils traduisent plus mal, encore, En 1921, je me suis adressé à la représentation italienne de la Société des auteurs français pour avoir l’autorisation de publier un roman en feuilleton. Pour mille lires, j’obtins et l’autorisation et la traduction faite par un monsieur qui était avocat. Le bureau auquel je m’étais adressé avait si belle apparence et l’avocat traducteur semblait tellement être un homme de métier que j’envoyai directement le manuscrit aux typos, afin que l’on composât le roman en dix feuilletons à tenir toujours prêts. Pourtant la nuit précédant le début de la publication je voulus, par scrupule, contrôler le travail et je me fis apporter les épreuves. Dès les premières lignes je bondis. Je venais de découvrir que sur une montagne il y avait un grand voilier. Il ne s’agissait pas du mont Ararat et de l’arche de Noë, mais en réalité d’une montagne suisse et d’un grand hôtel. La traduction était toute de cette valeur : « morceau de roi » [3] était traduit « Pezzettno di re » [4], « goujat » : « pesciolino », le tout à l’avenant et souvent de manière plus drôle encore. Sur ma protestation, l’office me consentit un rabais de trois cents lires pour refaire la traduction et m’indemniser de la composition perdue, mais le plus beau fut que lorsque l’avocat-traducteur eut en main les autres 700 lires qu’il aurait dû remettre au directeur du bureau, il s’enfuit à Vienne avec une fille.

Jusqu’ici les traductions des classiques étaient au moins faites avec soin et scrupule sinon toujours avec élégance. Aujourd’hui, même dans ce secteur, il arrive des choses ébouriffantes. Pour une collection presque nationale (l’État avait donné une subvention de cent mille lires) de classiques grecs et latins, la traduction des Mœurs des Germains de Tacite a été confiée à... Marinetti [5] qui est, au demeurant, licencié ès lettres en Sorbonne. J’ai lu dans une revue une liste des âneries écrites par Marinetti dont la traduction a été louée par les... Journalistes. Exigere plagas (examiner les blessures) est traduit : « exiger les plaies » et il me semble que cet exemple suffise ; un lycéen s’apercevrait qu’il y a là une bêtise insensée.

... Je t’avais, il y a de cela quelque temps, priée de me procurer un petit volume de Vincent Morello (Rastignac) sur le dixième chant de l’Enfer de Dante, volume publié par l’éditeur Mondadori il y a quelques années (en 27 ou 28) ; te rappelles-tu à présent ? Sur ce chant de Dante, j’ai fait une petite découverte que je crois intéressante et qui pourrait corriger en partie une thèse trop absolue de B. Croce sur la Divine Comédie. Je ne t’expose pas la question parce que cela me prendrait trop de place. Je crois que la conférence de Morello est la dernière, chronologiquement parlant, sur le dixième chant et c’est pourquoi elle peut m’être utile et me permettre de voir si quelque autre a déjà fait mes observations. Je le crois peu parce que dans le dixième chant tous sont fascinés par la figure de Farinata [6] et ils ne s’occupent que d’elle. Morello, qui n’est pas un homme d’étude mais un rhéteur, s’en est, indubitablement, tenu à la traduction, mais toutefois je voudrais lire son travail. Puis j’écrirai moi aussi ma « note dantesque » et je pourrais te l’envoyer en hommage écrite en très belle calligraphie. Je plaisante parce que pour écrire une note de ce genre, je devrais revoir une certaine quantité de documents (par exemple, la reproduction des peintures pompéiennes) que l’on peut seulement trouver dans les grandes bibliothèques. Je devrais, veux-je dire, recueillir les éléments historiques qui démontrent comment, par tradition, de l’époque classique au moyen âge, les peintres se refusaient à reproduire la douleur même dans ses formes les plus élémentaires et les plus profondes (la douleur maternelle) : dans les peintures pompéiennes, Médée qui étrangle les enfants qu’elle a eus de Jason est représentée avec la figure recouverte d’un voile parce que le peintre estime que donner une expression à son visage serait surhumain et inhumain. En attendant je prendrai des notes et, le cas échéant, je rédigerai le premier développement d’une future note.

... Très chère, je t’embrasse affectueusement.

ANTOINE

Notes:

[1] En français dans le texte

[2] Il y a là une façon de parler que Gramsci rapporte fidèlement et qui est celle des Siciliens incultes lorsqu’ils essaient de s’exprimer eu italien : cela fait du dialecte sicilien traduit en italien et où sont surtout altérés les formes et les temps des verbes

[3] En français dans le texte

[4] « Pezzetino » : petit morceau. « Pesciolino » : petit poisson

[5] Philippe MARINETTI : écrivain-poète italien créateur du mouvement dit futuriste (1876-1944). Partisan échevelé du fascisme

[6] Farinata degli Uberti : personnage de la Divine Comédie