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Lettre 050 Prison de Turi, 30 décembre 1929

Mise en ligne : 15 February 2005

Dernière modification : 10 April 2005

Texte de l'article :

Prison de Turi, 30 décembre 1929

Chère Julie,

...Je me souviens avec beaucoup de précision qu’âgé de moins de cinq ans et sans être jamais sorti de mon village, n’avant par conséquent qu’une bien faible conception de l’étendue, je savais trouver sur la carte le pays que j’habitais, je me doutais de ce qu’est une île et je trouvais les principales villes d’Italie sur une grande carte murale. Cela veut dire que j’avais le sens de la perspective, d’un espace complexe et qui n’était pas seulement fait de lignes abstraites de direction... Je ne crois pas avoir été exceptionnellement précoce, au contraire. J’ai observé comment les « grands » en général oublient facilement leurs impressions enfantines, impressions qui, à un âge donné, s’affaiblissent et se déforment en un ensemble de sentiments ou de regrets ou de plaisir léger. On oublie ainsi que l’enfant se développe intellectuellement d’une manière très rapide, emmagasinant dès les premiers jours de la naissance une quantité extraordinaire d’images dont on se souvient encore après les premières années et qui guident l’enfant dans la période des jugements plus réfléchis devenus possibles après l’apprentissage du langage. Naturellement, je ne puis émettre de jugements et d’impressions générales parce que je manque de données concrètes et nombreuses ; j’ignore presque tout, pour ne pas dire tout, parce que les impressions que tu m’as communiquées n’ont aucun lien entre elles et ne témoignent pas d’un développement donné. Mais l’ensemble de ces éléments me fait penser que ta conception et celle de ta famille est trop métaphysique, qu’elle suppose que dans l’enfant il y a en puissance l’homme tout entier et qu’il convient de l’aider sans coercition à développer ce qu’il contient de latent, en laissant faire les forces spontanées de la nature ou je ne sais quoi encore. Moi je pense au contraire que l’homme est le produit d’une formation historique obtenue par la coercition (le mot n’étant pas seulement pris dans sa signification brutale de violence extérieure) et je ne pense que cela : parce qu’autrement on tomberait dans une sorte de transcendance ou d’immanence. Ce que l’on croit être force latente n’est, tout au plus, que l’ensemble informe et indéfini des images et des sensations des premiers jours. des premiers mois, des premières années de la vie, images et sensations qui ne sont pas toujours aussi belles qu’on voudrait les imaginer. Cette manière de concevoir l’éducation comme le déroulement d’un fil préexistant a eu son importance lorsqu’elle s’opposait à l’école des jésuites, c’est-à-dire lorsqu’elle refusait d’accepter une philosophie plus mauvaise encore, mais aujourd’hui elle est à son tour dépassée. Renoncer à former un enfant signifie seulement permettre que sa personnalité se développe en recevant chaotiquement toutes les influences du milieu général ambiant. Il est étrange et digne d’intérêt que la psychanalyse de Freud se mette à créer, particulièrement en Allemagne (ainsi qu’il me semble d’après les revues que je lis) des tendances semblables à celles qui existaient en Allemagne au XVIIIe siècle et qu’elle soit en train de créer un nouveau type de « bon sauvage » corrompu par la société, c’est-à-dire par l’histoire. Il naît de cela une nouvelle forme de désordre intellectuel fort intéressante.

Ta lettre m’a fait penser à toutes ces choses. Il peut se faire, et il est même fort probable, que quelques-uns de mes jugements soient exagérés et par conséquent injustes. Reconstituer à partir d’un osselet un mégathérium ou un mastodonte était le fait de Cuvier, mais il peut arriver au contraire qu’avec un morceau de queue de rat on reconstitue un serpent de mer.

Je t’embrasse affectueusement.

ANTOINE