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Lettre 054 Prison de Turi, 10 mars 1930

Mise en ligne : 17 February 2005

Dernière modification : 10 April 2005

Texte de l'article :

Prison de Turi, 10 mars 1930

Très chère Tania,

... En vérité, rien ne m’irrite plus que le « velléitarisme » qui tue la volonté concrète ; il m’irrite chez les personnes qui me sont sentimentalement indifférentes et que je juge « inutiles », il me peine chez les personnes qui ne me sont pas indifférentes et que je ne veux ni ne peux juger d’un point de vue pratique, mais que je voudrais stimuler et réveiller. J’ai connu, particulièrement à l’Université, de nombreux types de velléitaires et j’ai étudié le procès de leur existence tragi-comique. Je puis dire que j’ai conservé la mémoire de certains modèles, bien profilés, bien dessinés, qui me font enrager lorsqu’ils se présentent à mon attention à la suite de quelque association d’idées. Oui, ils me font encore enrager. Et voilà pourquoi lorsque, dans tes manifestations psychologiques, je découvre un détail qui rappelle un trait de ces modèles exemplaires, je me mets en colère et je deviens méchant même avec toi. Mais crois bien que c’est mon affection qui me porte à t’admonester comme un enfant, car il y a vraiment de la puérilité dans tes états d’âme. Il faut, selon moi, être toujours pratique et concret, ne pas rêver les yeux ouverts, se fixer des buts modestes et que l’on peut atteindre. Il faut, par conséquent, avoir une claire conscience de ses limites si vraiment on veut les élargir et les approfondir. Tout cela me paraît si commun et si banal que j’ai presque l’impression de te faire un méchant sermon de curé de village.

... Ma chère, ne te formalise pas de ce que je te dis. Je n’ai pas compris dans ta carte du 7 l’observation que tu fais sur les Fioretti de saint François. Je crois qu’ils peuvent avoir grand intérêt selon le point de vue où se place le lecteur et même selon l’étendue des connaissances historiques que l’on peut avoir sur la culture du temps. Artistiquement parlant, ils sont très beaux, frais, immédiats ; ils expriment une foi sincère et un amour infini pour François que beaucoup considéraient comme une nouvelle incarnation de Dieu, une réapparition du Christ. C’est pourquoi ils sont plus populaires dans les pays protestants que dans les pays catholiques. Historiquement, ils démontrent quel organisme puissant était et est restée l’Église catholique. François se posa comme l’initiateur d’un nouveau christianisme, d’une nouvelle religion et il souleva un enthousiasme extraordinaire comme on en connut aux premiers siècles du christianisme. L’Église ne le persécuta pas officiellement : elle aurait, alors, avancé la réforme de deux siècles, mais elle le rendit inoffensif, elle dispersa ses disciples et elle réduisit la nouvelle religion à un simple ordre monastique qu’elle mit à son service. Si tu lis les Fioretti pour t’en faire un guide d’existence, c’est que tu n’y comprends rien. Avant la guerre, il arriva que Louis Luzzatti [1] publia dans le Corrière della Sera un fioretto considéré par lui comme inédit en l’accompagnant d’une longue analyse économico-sociale à s’en décrocher les mâchoires de rire. Aujourd’hui, personne ne pense plus ainsi ; même les moines franciscains dont la règle est complètement transformée jusque dans sa lettre et qui, du reste, parmi les ordres religieux, ont perdu de leur importance si on les compare aux jésuites, aux dominicains, aux augustins, c’est-à-dire aux éléments religieux qui se sont spécialisés dans la politique et dans la culture. François fut une comète dans le firmament catholique ; le ferment de développement demeura, au contraire, chez Dominique (qui donna Savonarole [2]) et plus particulièrement chez Augustin, de l’ordre duquel est sortie d’abord la réforme et plus tard le jansénisme. Saint François ne fit pas de spéculations théologiques ; il essaya de réaliser pratiquement les principes de l’Évangile ; son mouvement fut populaire tant que vécut le souvenir du fondateur, mais déjà chez le frère Salimbene de Parme [3], qui vécut un siècle plus tard, les franciscains sont dépeints comme des jouisseurs. Et ne parlons pas de la littérature en langue vulgaire : Boccace est là pour montrer comment l’ordre avait baissé dans l’estime publique ; tous les moines de Boccace sont franciscains.

Très chère, je t’ai fait impromptu une petite leçon d’histoire de la religion. Mais peut-être ainsi tu apprécieras mieux les Fioretti. J’espère beaucoup te voir rétablie et surtout de volonté plus forte. Je t’embrasse affectueusement.

ANTOINE

Notes:

[1] Luigi LUZZATTI : économiste et homme politique italien (1841-1927). Cinq fois ministre des Finances, fit voter un certain nombre de lois sociales. Siégea à la Chambre italienne jusqu’en 1921

[2] Jérôme SAVONAROLE : dominicain italien, né à Ferrare en 1452, mort à Florence en 1498, Rude prédicateur. s’éleva contre les mœurs dissolues de l’Église et contre l’occupation française en Italie. Donna à Florence une constitution moitié démocratique moitié théocratique. Dans ses sermons, il n’épargnait ni le pape ni les Médicis. Excommunié, torturé, il mourut sur le bûcher.

[3] Guido SALIMBENE : moine et chroniqueur italien (1221-1290). Auteur d’une Chronique qui atteint l’année 1287