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Lettre 057 Prison de Turi, 2 juin 1930

Mise en ligne : 20 February 2005

Dernière modification : 10 April 2005

Texte de l'article :

Prison de Turi, 2 juin 1930

Très chère Tania,

... Je vais te parler d’une question qui te fera enrager ou qui te fera rire. En feuilletant le petit Larousse il m’est revenu en mémoire un problème assez curieux. Dans mon jeune âge j’étais un infatigable chasseur de lézards et de serpents que je donnais à manger à un très beau faucon que j’avais apprivoisé. Durant ces chasses dans les campagnes de mon pays (Ghilarza [1]), il m’arriva trois ou quatre fois de trouver un animal semblable au serpent commun (couleuvre), avec cette différence qu’il possédait quatre petites pattes, deux près de la tête et deux fort éloignées des premières, près de la queue (si l’on peut parler de queue) ; l’animal était long d’environ soixante-soixante-dix centimètres, très gros par rapport à sa longueur, sa grosseur correspondant à celle d’une couleuvre d’un mètre vingt ou d’un mètre cinquante. Les petites pattes ne lui sont guère utiles : il s’enfuyait en rampant fort lentement. Dans mon pays cet animal se nomme scurzone, ce qui voudrait signifier écourté (curzo signifie court) et ce nom se rapporte certainement au fait que mon animal ressemble à une couleuvre écourtée (remarque qu’il y a aussi le petit orvet qui à sa petite longueur unit une minceur proportionnée). A Saint-Lussurgiu où j’ai fait les trois dernières classes de collège, je demandai au professeur d’histoire naturelle (qui en réalité était un vieil ingénieur du coin) comment le scurzone s’appelait en italien. Le professeur rigola et me dit que c’était là un animal imaginaire, l’aspic ou le basilic, et qu’i1 ne connaissait aucun animal comme celui que je lui décrivais. Les enfants de Saint-Lussurgiu expliquèrent que dans leur pays le scurzone était justement le basilic et que l’animal décrit par moi s’appelait coloru (en latin coluber), cependant que la couleuvre s’appelait colora au féminin. Mais le professeur édicta qu’il n’y avait là que superstitions de paysans et que des couleuvres avec des pattes il n’en existe pas. Tu sais combien cela fait enrager un enfant de s’entendre donner tort alors qu’il sait qu’il a raison et de s’entendre tourner en ridicule, et traiter de superstitieux sur une question de choses vraies ; je suis sûr que c’est à cette réaction contre l’autorité mise au service de l’ignorance sûre d’ellemême que je dois de me souvenir encore de cet épisode. Dans mon village d’ailleurs je n’avais jamais entendu parler des maléfiques propriétés du basilic scurzone qui cependant dans d’autres villages était craint et entouré de légendes. A présent justement dans le Larousse j’ai vu dans les tables des reptiles un saurien, le seps [2], qui est justement une couleuvre avec quatre petites pattes (le Larousse dit qu’elle habite l’Espagne et la France méridionale, qu’elle est de la famille des scincidés [3] dont le représentant type est le scinque [4] (le ramarro [5] peut-être ?). La figure du seps [6] ne correspond pas au scurzone de mon village : le seps [7] est une couleuvre régulière, fine, longue, proportionnée, ses petites pattes sont harmonieusement attachées au corps ; le scurzone au contraire est un animal répugnant ; sa tête est très grosse et non petite comme celle des couleuvres ; la « queue » est très conique ; les deux petites pattes antérieures sont très proches de la tête et elles sont ainsi trop éloignées des pattes postérieures ; ces pattes sont blanchâtres, d’aspect malsain, comme celles du protée, et donnent l’impression de la monstruosité, de l’anormal. L’animal, qui habite dans des lieux humides (je l’ai toujours découvert après avoir retourné de grosses pierres) ne possède aucune grâce au contraire du lézard et de la couleuvre qui, mise à part la répulsion générique de l’homme pour les reptiles, sont au fond des bêtes élégantes et gracieuses. Je voudrais maintenant savoir de tes connaissances en histoire naturelle si cet animal a un nom italien et s’il est connu qu’en Sardaigne il existe cette variété qui doit être de la famille du seps français. Il est possible que la légende du basilic ait empêché de rechercher l’animal en Sardaigne ; le professeur de Saint-Lussurgiu n’était pas un sot, bien au contraire ; il était même fort savant ; il s’occupait de collections minéralogiques, etc. et pourtant il ne croyait pas que le scurzone existât comme une réalité très « pédestre », sans souffle empoisonné et sans yeux incendiaires. Certes cet animal n’est pas très commun ; je ne l’ai pas vu plus d’une demi-douzaine de fois et toujours sous des blocs alors que des couleuvres j’en ai vu par milliers et sans avoir besoin de retourner des pierres.

Chère Tatiana que ces divagations ne te mettent pas trop en colère. Je t’embrasse affectueusement.

ANTOINE

Notes:

[1] Petite ville de la province de Cagliari en Sardaigne, 2,800 habitants

[2] En français dans le texte

[3] En français dans le texte

[4] En français dans le texte

[5] En italien, gros lézard vert clair rayé noir on gris

[6] En français dans le texte

[7] En français dans le texte