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Lettre 060 Prison de Turi, 28 août 1930

Mise en ligne : 22 February 2005

Dernière modification : 10 April 2005

Texte de l'article :

Prison de Turi, 28 août 1930

Très chère maman,

Les deux photographies que Nannaro [1] m’a apportées m’ont plu beaucoup : même si techniquement elles ne sont pas réussies elles arrivent à donner une impression assez directe de ta physionomie et de ton expression. Il me semble que, malgré ton âge et tout le reste, tu t’es conservée assez jeune et forte : tu dois avoir peu de cheveux blancs et ton expression est très vivante même si elle est un peu, comment dire, matronale. Je parie que tu pourras connaître tes arrière-petits-enfants et que tu les verras grandir. Nous ferons un jour une photographie où seront toutes nos générations et toi au milieu à mettre de l’ordre. Mea [2] a beaucoup grandi, mais elle est toujours très évaporée [3]. Nannaro, se basant sur ce que vous lui avez écrit, avait cru que sa fille était je ne sais quel phénomène de savoir et d’intelligence. Cela explique qu’il soit passé à l’extrême opposé et qu’il ait oublié que la gamine n’a encore que neuf ou dix ans. Cependant Gennaro a quelque peu raison surtout lorsqu’il remarque que nous, à cet âge, nous étions plus réfléchis et intellectuellement plus développés. Cela me frappe moi aussi. Il me semble que Mea est trop puérile à son âge, et même pour son âge, qu’elle n’ait comme ambition que celle de présenter des grâces apparentes, qu’elle n’a pas de vie intérieure, qu’elle n’a que des besoins assez primitifs dans l’ordre sentimental (vanité, etc.). Peut-être l’avez-vous trop gâtée et ne l’avez-vous pas contrainte à se discipliner. Il est vrai que moi-même ou Nannaro ou les autres, nous n’avons pas été contraints à nous discipliner, mais nous l’avons fait par nous-mêmes. Je me rappelle qu’à l’âge de Mea je serais mort de honte si j’avais fait tant de fautes d’orthographe ; tu te rappelles combien je lisais tard la nuit et à quels subterfuges j’avais recours pour me procurer des livres. Même Thérèsine était comme ça bien qu’elle fût elle aussi une gamine comme Mea et qu’elle fût certainement plus jolie. Je voudrais savoir ce que Mea a lu jusqu’ici : il me semble, d’après ce qu’elle écrit, qu’elle ne doit pas lire autre chose que des livres de classe. En résumé vous devez essayer de l’habituer à travailler avec discipline et à limiter quelque peu sa vie « mondaine » ; moins de succès de vanité et plus de sérieux quant au fond. Oblige Mea à m’écrire et dis-lui qu’elle me raconte sa vie, etc. Baisers à tous. Je t’embrasse tendrement.

ANTOINE

Notes:

[1] Gennaro Gramsci, frère d’Antoine

[2] Mea, Edmea, Edmée, fille de Gennaro Gramsci

[3] Gramsci emploie ici un mot du dialecte sarde (spabaiada). Ainsi son observation prend-elle un caractère familier qui lui enlève de sa sévérité