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Lettre 063 Prison de Turi, 6 octobre 1930

Mise en ligne : 25 February 2005

Dernière modification : 10 April 2005

Texte de l'article :

Prison de Turi, 6 octobre 1930

Très chère Julie,

... J’ai reçu deux de tes lettres, une du 16 août et la suivante de septembre, je crois. J’aurais voulu t’écrire longuement, mais cela ne m’est pas possible parce qu’il y a des moments où je ne réussis pas à retrouver les souvenirs et les impressions qui ont été les miens en lisant tes lettres. Et il n’est que trop vrai, par ailleurs, que je ne puis écrire qu’un jour donné et qu’à des heures qui me sont imposées et que parfois ce jour et ces heures coïncident avec des moments de dépression nerveuse. Ce que tu m’écris m’a fait grand plaisir, à savoir qu’en relisant mes lettres du 28 et du 29 tu as remarqué l’identité de nos pensées. Je voudrais cependant savoir en quelles circonstances et à quel sujet cette identité de pensée a été plus particulièrement constatée par toi. Dans notre correspondance il manque justement une « correspondance » effective et concrète : nous n’avons jamais réussi à établir un dialogue entre nous deux ; nos lettres sont une série de « monologues » qui ne réussissent pas toujours à s’accorder entre eux, même dans leurs lignes générales ; si à cela on ajoute l’élément « temps » qui fait oublier ce qui a été écrit précédemment l’impression du pur « monologue » se renforce. Ce n’est pas ton avis ? Il me souvient d’un conte populaire scandinave : trois géants habitent la Scandinavie, éloignés l’un de l’autre comme le sont les grandes montagnes. Après des milliers d’années de silence, le premier géant crie aux deux autres : « J’entends meugler un troupeau de vaches » Après trois cents ans le second géant intervient « J’ai moi aussi entendu le meuglement ! » et après trois cents autres années le troisième géant déclare péremptoire : « Si vous continuez à faire tout ce chahut je m’en vais ! » Beh ! je n’ai nulle envie d’écrire, il souffle un sirocco qui donne l’impression d’être saoul.

Chérie je t’embrasse tendrement avec nos enfants.

ANTOINE