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Lettre 069 Prison de Turi 15 décembre 1930

Mise en ligne : 3 March 2005

Dernière modification : 10 April 2005

Texte de l'article :

Maison d’arrêt de Turi 15 décembre 1930

Ma chère maman,

Je n’arrive pas à comprendre ce qui se passe. Il y a plus de trois mois que Charles ne m’a pas écrit. Il y a deux mois que j’ai reçu ton dernier billet. J’ai reçu, il y a un mois environ une lettre de Thérésine, à laquelle j’ai répondu, sans que la pareille me soit rendue (j’ai écrit à Thérésine il y a tout juste quatre semaines).

J’ai pensé que Charles a pu avoir des ennuis à cause de moi et qu’il ne veuille pas ou qu’il ne sache pas m’expliquer un état d’âme fait de trouble et d’hésitation. C’est pourquoi je le prierai de me rassurer ou de me faire rassurer en faisant au besoin écrire une lettre par Mea. Je voudrais être un peu plus souvent renseigné sur l’état de ta santé. As-tu repris des forces ? Si tu ne peux pas écrire fais écrire des cartes postales par quelqu’un et puis mets-y ta signature ; ça me suffira.

Ma chère maman, c’est le cinquième Noël que je passe sans liberté et le quatrième que je passe en prison. Vraiment les conditions d’internement dans lesquelles j’ai passé le Noël de 1926 à Ustica étaient encore une sorte de paradis de la liberté individuelle comparées à celles qui sont faites aux détenus. Mais, crois-moi, je conserve toujours mon calme. Je suis plus vieux de quatre années, j’ai beaucoup de cheveux blancs, j’ai perdu des dents, je ne ris plus d’aussi bon cœur qu’autrefois. Mais je crois être devenu plus sage et avoir enrichi mon expérience des hommes et des choses. Au reste je n’ai pas perdu le goût de la vie : tout m’intéresse encore. Je suis sûr que même si je ne peux plus croquer les fèves grillées [1] je n’éprouverais toutefois aucun déplaisir à entendre les autres en croquer. Donc, je ne suis pas devenu vieux, n’est-ce pas ? On devient vieux quand on commence à craindre la mort et quand on éprouve de la contrariété à voir les autres faire ce que nous ne pouvons plus faire. Dans ces conditions-là je suis sûr que toi non plus tu n’as pas vieilli malgré ton âge. Je suis sûr que tu es décidée à vivre longtemps pour pouvoir nous revoir tous ensemble et pour pouvoir connaître tous tes petits-fils ; tant que l’on veut vivre, tant que l’on a du goût pour l’existence et que l’on veut atteindre quelque but, on résiste à tous les malheurs et à toutes les maladies. Tu dois pourtant te convaincre qu’il faut aussi économiser quelque peu ses propres forces et ne pas s’entêter à fournir de gros efforts alors que l’on n’est plus tout jeune. Or, j’ai justement l’impression que Thérésine dans sa lettre m’a indiqué assez malicieusement que tu prétends faire trop de choses et que tu ne veux pas renoncer à ta souveraineté dans les travaux domestiques. Tu dois au contraire y renoncer et te reposer. Ma chère maman, je te souhaite bien des choses pour ces fêtes et d’être joyeuse et sereine.

Tous mes souhaits et mes salutations à la famille. Je t’embrasse tendrement.

ANTOINE

Notes:

[1] En dialecte sarde dans le texte