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Lettre 070 Prison de Turi, 29 décembre 1930

Mise en ligne : 4 March 2005

Dernière modification : 10 April 2005

Texte de l'article :

Lettre 70 Prison de Turi, 29 décembre 1930

Très chère Gracieuse,

J’ai reçu ta lettre avec le billet de Mea. Le jour de Noël, j’ai reçu le paquet. Dis à maman que tout était en ordre et que rien ne s’était gâté ; le pain lui-même était toujours frais et je l’ai mangé avec beaucoup de plaisir : je sentais la saveur du maïs sarde qui est si bon. J’ai mangé avec autant de plaisir le pain de moût ; je crois que je n’en avais plus mangé depuis quinze ou seize ans. Les nouvelles sur la santé de maman m’ont donné beaucoup de chagrin. Je suis sûr que vous aurez avec elle beaucoup de patience ; si tu y réfléchis bien, elle mériterait plus que de la patience ; elle a travaillé toute sa vie pour nous, se sacrifiant de manière inouïe ; si elle avait été une autre femme, qui sait quelle désastreuse fin nous aurions connue dès notre enfance. Il se pourrait qu’aucun de nous ne soit aujourd’hui en vie. Qu’en penses-tu ?

J’avais vu la photographie du père Soggiu dans deux journaux illustrés, mais je ne l’avais pas reconnu, et même l’idée ne m’était nullement venue qu’il pourrait s’agir de lui, bien que sous l’une des photographies on ait noté qu’il était né à Norbello. J’ai regardé la photographie après avoir reçu ta lettre et sous la grande barbe franciscaine j’ai retrouvé les traits de ses frères et surtout ceux de Gino. Je ne l’ai pas trouvé vieilli, bien au contraire et pourtant il était entré dans les ordres, il y a au moins vingt-cinq ans, après avoir été reçu au baccalauréat. C’était vraiment un brave homme et il a dû être un très bon moine, je n’en doute pas. Ainsi les habitants de Ghilarza auront, après Palmerio, un autre martyr, mais possédant plus de titres que Palmerio ; celui-ci aura eu seulement le « mérite » d’avoir fait un voyage à Jérusalem. Toutefois, le pense que si à Ghilarza un moine bouddhiste arrivait de Chine et se mettait à prêcher pour que l’on abandonnât la religion du Christ pour celle de Bouddha, les Ghilarzais très certainement l’assommeraient comme les Chinois ont fait avec le père Soggiu.

Remercie Mea de son billet ; cela m’a fait plaisir qu’elle m’ait écrit, mais je ne suis guère content de la voir écrire encore comme une petite élève de la troisième classe élémentaire (alors qu’elle doit être en cinquième, si je ne me trompe). C’est une véritable honte, parce que notre famille avait une belle réputation dans les écoles de Ghilarza ; cette Mea a dû naître sûrement à Pirri ; dans son berceau elle a toujours dû avoir les oreilles pleines de coassements de grenouilles et elle a fini par ne plus être elle-même qu’un cerveau de grenouille ; elle sait crier, mais elle ne sait ni penser ni réfléchir. Tire-lui un peu les oreilles pour moi, et dis-lui qu’elle se doit de m’écrire un peu de temps à autre pour me montrer qu’elle a fait des progrès en orthographe. Chère Gracieuse, écris-moi aussi quelquefois. Je t’embrasse affectueusement avec maman et tous les autres (y compris la femme de service si elle le permet).

ANTOINE