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Lettre 071 Prison de Turi, 26 janvier 1931

Mise en ligne : 5 March 2005

Dernière modification : 10 April 2005

Texte de l'article :

Prison de Turi, 26 janvier 1931

Très chère Tania,

... Je sais absolument opposé à ton voyage à Turi. Tu es certainement trop optimiste lorsqu’il s’agit de ton état de santé : peser cinquante kilos c’est trop peu et tu ne devrais pas fixer à ton rétablissement des limites de poids. J’espère que tu ne crois pas sérieusement que c’est le thé qui t’a fait grossir de cinq kilos. L’historiette des marchandes moscovites grasses à cause du thé n’est qu’une plaisanterie ; elles vivaient comme des oies au gavage et cela a dû plus que le thé être cause de leur légendaire obésité. Je crois qu’elles ne devaient pas mépriser les bons biftecks, le beurre, etc. et que peut-être elles ne buvaient beaucoup de thé que pour pouvoir mieux digérer les abondants repas tout comme les marchandes italiennes boivent pour la même raison beaucoup de café souvent mouillé de rhum et de cognac. Il me semble que ton tempérament n’est pas enclin à l’embonpoint ; combien pesais-tu, d’après la photographie que tu me montrais, lorsque tu étais à l’Université ? Tu n’étais pas grosse, mais tu devais peser soixante kilos ou presque. Si tu veux te rendre dans ta famille et être en mesure de supporter le long voyage avec toutes les fatigues qu’il comporte et qui sont nombreuses, tu dois pouvoir compter sur une bonne réserve d’énergie physique. A Turi, la saison est très mauvaise : brouillard et humidité comme à Milan, avec des pluies fréquentes. On dit qu’il s’agit d’une saison exceptionnelle. L’idée que tu pourrais venir, tomber malade et rester là six mois enfermée dans une chambre comme cela est arrivé l’année dernière me fait frissonner. Tu ne dois absolument pas courir un tel risque. Pour pouvoir le faire tu devrais peser au moins soixante kilos et être guérie de ta maladie de foie.

Je te remercie de tes souhaits, peut-être veux-tu ainsi me reprocher d’avoir oublié que le 12 janvier c’était sainte Tatiana ? je l’ai vraiment oublié et il en est ainsi de mes soi-disant fêtes, que tu me rappelles avec beaucoup de soin chaque année. Je t’assure que pour ma fête la prison ne m’a pas servi de jambon ; le maire lui-même et les notables du pays ont oublié de venir me présenter leurs souhaits. Je crois que tu conçois encore la prison comme une maison d’orphelines encore nubiles et placée sous le patronage des deux reines-mères. Mais un peu d’optimisme ne fait jamais de mal, n’est-ce pas ? je t’embrasse affectueusement.

Écris à Charles que tu m’as fait parvenir le mandat, comme ça il sera persuadé que, je ne suis pas en train de mourir de faim.

ANTOINE