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Lettre 073 Prison de Turi, 23 février 1931

Mise en ligne : 10 March 2005

Dernière modification : 10 April 2005

Texte de l'article :

Maison d’arrêt de Turi, 23 février 1931

Ma chère Tatiana,

Je ne sais quel était le ton de la lettre que tu as écrite à la librairie pour indiquer (d’après mon avertissement d’il y a quinze jours) que jusqu’à présent je n’avais pas encore reçu les revues ; j’espère bien que tu n’auras pas rédigé ta lettre sur un ton irrité et indigné, comme on en a l’impression à la lecture de ta carte postale. J’ai l’impression que le service n’est pas mal fait, même si de temps à autre il arrive un impair, et le pense qu’il n’y a pas là sujet à dire du mal des Allemands, qui d’ailleurs n’ont rien à y voir puisque le directeur de la librairie est un Italien et que les propriétaires sont des Suisses italianisés. Tu ne sais peut-être pas qu’à une certaine période de l’histoire de la culture italienne le commerce des livres a presque été le monopole d’entrepreneurs suisses qui ont rendu de gros services en particulier à Milan et à Turin. Un exemple classique est celui du vieux Hoepli qui a vulgarisé les sciences et les arts avec ses manuels largement diffusés.

Quelques jours après t’avoir fait signe j’ai reçu exactement tout l’arriéré : c’est pourquoi je te serais reconnaissant de vouloir encore écrire au directeur de la librairie pour l’en prévenir et le remercier, et au besoin pour lui faire oublier certaines de tes expressions un peu vives. Tu peux à la rigueur lui rappeler que je suis en prison et que par conséquent toutes les publications qui me parviennent sont, avant de m’être remises, contrôlées, timbrées et signées par le Directeur de la maison d’arrêt. C’est pourquoi il serait souhaitable que des dizaines et des dizaines de volumes n’arrivent pas ensemble, afin de ne pas mettre, la patience de certains à trop rude épreuve. Je crois qu’il y a deux ans de cela soixante-dix-huit volumes arrivèrent à la fois, ce qui demanda soixante-dix-huit coups de tampon et soixante-dix-huit signatures, un véritable tour de force [1] comme tu vois. T’ai vu eue les Perspectives économiques du prof. Giorgio Mortara sont déjà sorties : je voudrais que tu rappelles qu’on me les envoie ; c’est ainsi que le désirerais avoir également la nouveauté de l’année du sénateur Benedetto Croce Éthique et Politique, publiée par Laterza de Bari, et le Calendrier Atlas De Agnostini pour

J’ai reçu en son temps la Vie de Dante du prof. Umberto Cosmo dont P. Pietro SZAFFA : professeur d’économie politique à Cambridge. Gramsci l’avait connu à Turin, au temps où il faisait ses études, et ils s’étaient liés d’amitié. Szaffa se dépensa dix années durant pour venir en aide à Gramsci, il correspondit assidûment avec Tatiana Schucht, il fit plusieurs voyages en Italie et il put avoir même quelques conversations avec Gramsci au sort duquel il sut intéresser plusieurs hautes personnalités anglaises [2] pensait qu’elle aurait dû m’intéresser. Je dois dire que J’en ai tiré moins de satisfaction que je ne l’aurais cru, pour diverses raisons, mais surtout parce que j’ai eu l’impression que la personnalité scientifique et morale de Cosmo a subi un certain processus de décomposition. Il doit être devenu terriblement religieux dans le sens positif du mot, c’est-à-dire, qu’il doit avoir subi (sûrement de façon sincère et non par snobisme ou pour faire carrière) la crise que l’on note, semble-t-il, chez beaucoup d’intellectuels universitaires après la création de l’Université du Sacré-Cœur, crise qui redoublerait on triplerait si d’autres Universités catholiques venaient à être ouvertes avec de nombreuses autres chaires pour les convertis à l’idéalisme de Croce et de Gentili. A la première occasion demande des renseignements à P. Je me souviens encore d’une discussion acharnée, en première année d’Université, entre Cosmo, qui remplaçait Arturo Graf [3] dans l’enseignement de la littérature italienne, et un étudiant du Tessin, Pietro Gerosa, partisan fanatique de Rosmini [4] et de saint Augustin, au sujet du jugement porté par De Sanctis [5] sur César Cantù. Gerosa soutenait, dur comme fer, que le jugement négatif de De Sanctis était dû à un sectarisme politique et religieux parce que Cantù [6] était profondément catholique et républicain-fédéraliste (néo-guelfe) alors que De Sanctis était hégélien et monarchiste-unitaire (il est pourtant vrai que Cantù fut nommé sénateur du royaume, ce qui démontre que son républicanisme-fédéraliste était pour le moins superficiel) ; et le pauvre professeur Cosmo essaya vainement de le persuader que De Sanctis était un savant impartial et objectif. Pour Gerosa, oui avait la trempe d’un inquisiteur, Cosmo lui-même était un hégélien diabolique, trempé dans la même poix infernale que De Sanctis et il n’hésitait pas à soutenir cela ouvertement avec d’amples citations de Rosmini et de saint Augustin. Il y a un an environ, j’ai vu que Cosmo et Gerosa ont travaillé ensemble à une anthologie des auteurs chrétiens de langue latine des premiers siècles, ce qui m’a poussé à croire que Hégel a capitulé devant saint Augustin par l’intermédiaire de Dante et plus particulièrement de saint François que Cosmo a toujours beaucoup étudié. Toutefois, la dernière fois que je vis Cosmo, en mai 1922 (il était alors secrétaire et conseiller d’ambassade à Berlin), il insista encore pour que j’écrive une étude sur Machiavel et le machiavélisme. C’était une de ses idées fixes depuis 1917 que je devais écrire une étude sur Machiavel et il me le rappelait à la moindre occasion, bien que Machiavel ça n’aille pas ensemble avec saint François et saint Augustin. D’ailleurs, je garde de Cosmo un souvenir plein d’affection et je dirais même de vénération, si ce mot n’avait un sens qui ne correspond pas à mes sentiments. Il était, et je crois qu’il est encore, d’une grande sincérité et d’une grande droiture morale avec des stries de cette ingénuité native qui est le propre des grands érudits et des grands savants. Je me souviendrai toujours de notre rencontre en 1922 dans le majestueux couloir de l’ambassade d’Italie à Berlin. En novembre 1920, j’avais écrit contre Cosmo un article très violent et cruel comme on arrive seulement à en écrire à certains moments critiques de la lutte politique ; j’appris qu’il se mit alors à pleurer comme un enfant et qu’il resta enfermé chez lui pendant quelques jours. Nos très cordiales relations personnelles de professeur et d’ancien élève se rompirent. Quand en 1922 le solennel huissier de l’ambassade daigna téléphoner à Cosmo dans son cabinet de diplomate qu’un certain Gramsci désirait être reçu, le même huissier avec sa conception protocolaire des choses resta abasourdi lorsque Cosmo descendit les escaliers en courant et qu’il se précipita sur moi en me couvrant de larmes et de barbe et en ne cessant de répéter : « Tu comprends pourquoi ! tu comprends pourquoi ! » Il était en proie à une émotion qui me frappa de stupeur, mais qui me fit comprendre quelle douleur je lui avais causée en 1920 et comment il comprenait l’amitié pour ses élèves. Tu vois tous les souvenirs qu’ont fait naître en moi cette Vie de Dante et l’observation de P. (qui d’ailleurs m’a été faite pour la première fois par le professeur Cosmo lui-même).

... Je t’embrasse tendrement.

ANTOINE

Notes:

[1] En français dans le texte

[2] Pietro SZAFFA : professeur d’économie politique à Cambridge. Gramsci l’avait connu à Turin, au temps où il faisait ses études, et ils s’étaient liés d’amitié. Szaffa se dépensa dix années durant pour venir en aide à Gramsci, il correspondit assidûment avec Tatiana Schucht, il fit plusieurs voyages en Italie et il put avoir même quelques conversations avec Gramsci au sort duquel il sut intéresser plusieurs hautes personnalités anglaises

[3] Arturo GRAF : poète et critique italien (1848-1913). Professeur de littérature à la Faculté des Lettres de Turin. A laissé des ouvrages de critique

[4] Antoine ROSMINI : philosophe italien (1797-1855). Ordonné, prêtre, fut en opposition d’idées avec Lamennais. Refusa le chapeau de cardinal. Ouvrage principal : Nouvel essai sur l’origine des idées (1830)

[5] François DE SANCTIS : critique italien (1817-1883). Prit part à l’insurrection de 1848, arrêté, emprisonné, libéré en 1852. Après 1860. député, et plusieurs fois ministre. Ses ouvrages critiques sont d’une très grande valeur. Auteur d’une excellente Histoire de la littérature italienne en deux volumes. Personnalité très forte, il a été le créateur de la critique esthétique. Influence considérable et qui n’est pas prêt de s’évanouir

[6] César CANTU : patriote italien du Risorgimento (1804-1895). Catholique libéral. A laissé un roman historique et des travaux d’histoire