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Lettre 075 Prison de Turi, 23 mars 1931

Mise en ligne : 11 March 2005

Dernière modification : 10 April 2005

Texte de l'article :

Prison de Turi, 23 mars 1931

Très chère Tatiana,

Je te remercie d’avoir pensé à envoyer en mon nom un télégramme à ma mère pour sa fête. Moi, et pour la seconde fois déjà, j’avais oublié de le faire et je n’y ai pensé qu’après le 19 mars. Ma mère sera heureuse de recevoir ainsi mes souhaits.

Il me semble que ma lettre précédente a dû donner libre cours à ton imagination sur toutes les maladies qui pourraient m’affliger. Heureusement, je ne me suis pas encore laissé gagner par la mentalité pénitentiaire, sinon je n’aurais plus quitté mon lit et je serais persuadé de souffrir de tous les maux que tu énumères. Je souhaite que tu ne sois plus obligée, dans ta vie, de correspondre avec des prisonniers, tu les ferais se suicider par crainte des maladies et des souffrances, par crainte de maux mystérieux non reconnus par la prétentieuse mauvaise volonté du service de santé. Il y a là vraiment l’habituelle mentalité des emprisonnés : ils lisent avec beaucoup d’attention tous les articles qui traitent des maladies et ils se font envoyer des traités de médecine, et des Médecins de soi-même et des Soins de première urgence, et ils finissent par se découvrir au moins trois ou quatre cents maladies dont ils sentent en eux-mêmes les symptômes. Il y a des gens très bizarres (même parmi les politiques) qui avalent tous les cachets et tous les médicaments refusés par leurs compagnons de cellule, persuadés qu’ils sont que ces remèdes ne peuvent que leur faire du bien puisqu’ils souffrent certainement des maladies que ces remèdes soulagent et guérissent. Ces obsessions atteignent à de pittoresques et merveilleuses absurdités. J’ai connu un politique qui s’était fait envoyer un traité d’obstétrique, nullement par sadisme, mais parce que, disait-il, un jour il s’était trouvé dans l’obligation d’assister d’urgence une femme en gésine et que depuis qu’il se trouvait en prison il était obsédé par l’idée de la responsabilité qui avait été alors la sienne : c’est pourquoi il tenait à devoir de se documenter sur la question. En conclusion, je crois n’avoir aucune des maladies énumérées par toi, mais seulement une espèce d’atonie viscérale qui devient douloureuse lorsque je ne dors pas et lorsque le temps est humide. Lorsque je peux varier mon alimentation, elle passe complètement et elle s’atténue lorsque je dors et que le temps est sec.

Ne te mets pas en tête de m’envoyer du gioddu [1] ou quelque chose de semblable parce que je ne saurais rien en faire. Tu te trompes et de beaucoup si tu crois qu’il est facile de préparer le gioddu (exactement appelé chez moi mezzuradu [2], c’est-à-dire lait acide : gioddu est un mot de Sassari que l’on entend dans une toute petite partie de la Sardaigne). Cette préparation est si difficile que, sur le continent, seuls l’entreprennent des spécialistes bulgares qui appellent justement leur produit Yoghurt ou lait bulgare. Celui que l’on vend à Rome est littéralement répugnant en comparaison de celui que préparent les bergers sardes. Je t’assure que, dans mon état, il n’y a rien d’alarmant ou de grave, bien au contraire : depuis une dizaine de jours je n’ai plus eu de douleurs et les maux de tête eux-mêmes se sont atténués. Charles m’a fait savoir, au contraire, que tu n’as mis aucun ordre dans ta vie matérielle, que tu manges lorsque l’occasion se présente et que tu oublies parfois de le faire, etc. Je considère cela comme une mauvaise action de ta part, puisque tu avais pris l’engagement de régler ton alimentation de manière à te constituer une réserve de forces physiques qui te permettraient de faire le voyage jusqu’à Moscou. Moi j’avais cru à tes promesses et maintenant je regrette d’y avoir cru. Cela veut dire que j’ai été naïf, naïf comme l’un des premiers poètes italiens qui écrivait :

Nombreuses sont les femmes qui ont la tête dure
Mais l’homme avec ses Paroles les domine et les dirige.

Il s’agit bien de mots. Il y faudrait quelque « belle courbache » [3] comme disait toujours un Bédouin déporté à Ustica lorsqu’il me parlait de ses rapports avec les femmes et les épouses de sa tribu...

... Je t’embrasse affectueusement.

ANTOINE

Notes:

[1] Mot sarde

[2] Mot sarde

[3] Long fouet en lanière de cuir usité en Orient