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Lettre 086 Prison de Turi, 17 août 1931

Mise en ligne : 20 March 2005

Dernière modification : 10 April 2005

Texte de l'article :

Prison de Turi, 17 août 1931

Très chère Tatiana,

J’ai fait allusion dans ma dernière lettre à une certaine indisposition qui me fait souffrir. Aujourd’hui, je veux te la décrire le plus objectivement qu’il me sera possible et avec tous les détails qui me paraissent essentiels. Je commence ainsi : à une heure du matin du 3 août, il y a juste quinze jours, j’eus sans que je ml y attende un crachement de sang. Il ne s’agissait pas d’une véritable hémorragie continue, d’un flux irrésistible comme je l’ai entendu décrire par d’autres ; en respirant j’entendais un gargouillis comme lorsque l’on est enrhumé, un accès de toux suivait et la bouche s’emplissait de sang. La toux n’était pas toujours violente ni même forte : juste la toux qui vous prend lorsqu’on a quelque chose d’étranger dans la gorge, une toux faite de coups séparés, sans accès continus et sans qu’il y ait eu agitation générale Cela dura jusqu’à environ quatre heures et, entre temps, j’avais craché deux cent cinquante à trois cents grammes de sang. Par la suite, il ne me vint plus de crachements, mais, par moment, j’expectorais des glaires et des grumeaux de sang. Le docteur médecin Cisternino m’ordonna du « chlorure de calcium avec de l’adrénaline au millième » et dit qu’il aurait surveillé le développement du mal. Le mercredi 5 août, le médecin m’ausculta et il estima qu’il fallait exclure l’affection des bronches ; il émit l’hypothèse que la fièvre, qui, entre temps, s’était manifestée, pouvait être d’origine intestinale. Les crachats accompagnés de grumeaux de sang (pas très abondants ni fréquents) ont duré jusqu’à ces tout derniers jours : depuis quelques jours les grumeaux ont complètement disparu ; même si, parfois, j’ai eu quelque accès de toux relativement fort, je n’ai rien expectoré. Il s’agissait là de toux nerveuse momentanée. J’ai observé un symptôme qui me paraît confirmer l’origine intestinale de la fièvre. Vers le 5 ou le 6 août j’ai eu une éruption cutanée : l’avant-bras gauche était complètement couvert de points rouges ; de même, mais en moins grande quantité, le cou et la poitrine vers la gauche ; rien sur le bras droit... Avant de cracher le sang, j’avais souffert de manière exceptionnelle de la chaleur de la saison et j’avais eu des suées exceptionnelles, particulièrement la nuit. Les grandes transpirations nocturnes ont duré jusqu’à il y a cinq ou six jours, puis elles avaient cessé ; elles ont repris, mais moins abondantes, les deux soirs où j’ai eu la fièvre de la première nuit. Je crois t’avoir donné toutes les informations essentielles. Je dois ajouter que je ne me suis pas affaibli de notable manière et que je n’ai subi aucun contre-coup psychique. Tant que je crachais les grumeaux sanguinolents j’avais toujours dans la bouche une douceâtre et nauséeuse impression et il me semblait que, chaque fois que je toussais, j’allais cracher du sang comme la première fois ; mais aujourd’hui (c’est-à-dire depuis qu’ont cessé les crachats grumeleux) même cette impression a disparu et c’est pourquoi je ne crois pas qu’elle soit purement psychique. A présent, tu pourras me donner tous les conseils que tu jugeras bons. Comme tu le vois, il n’y a rien de préoccupant bien que, comme dit le médecin, il faille « surveiller ».

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt la lettre du professeur Cosmo que tu m’as recopiée. L’impression que j’en ai est fort complexe. Cela me déplairait beaucoup que le professeur Cosmo ait pu même de loin présumer que j’aurais pu seulement imaginer sur son compte un jugement qui mît en doute sa droiture, la dignité de son caractère, son sens du devoir. Dans les dernières pages de la Vie de Dante, il semble que l’écrivain soit lui-même un catholique fervemment croyant. J’avais rapproché cette impression du fait que Cosmo avec Gerosa avait composé une anthologie d’écrivains latins des premiers siècles de l’Église pour une maison d’éditions catholique et je me devais de penser que Cosmo s’était converti. Je n’avais certes pas pensé qu’une telle conversion pouvait avoir quoi que ce soit d’opportuniste et moins encore d’intéressé, comme trop souvent cela est arrivé chez beaucoup de grands intellectuels ; même le fervent catholicisme de Gerosa, je m’en souviens bien, avait des veines jansénistes plutôt que jésuites. Cependant la chose m’avait déplu. Lorsque j’étais l’élève de Cosmo, sur beaucoup de choses et mise à part l’affection qui me liait à lui, je n’étais pas d’accord avec lui, naturellement, bien qu’à l’époque je n’eusse pas précisé ma position. Mais il me semblait que moi-même aussi bien que Cosmo comme beaucoup d’autres intellectuels du temps (on peut dire dans les quinze premières années du siècle), nous nous trouvions sur un terrain commun qui était celui-ci : nous participions totalement ou en partie au mouvement de réforme morale et intellectuelle promu en Italie par Benedetto Croce et dont le premier point était que l’homme moderne peut et doit vivre sans religion et j’entends sans religion révélée ou positive ou mythologique ou comme il plaira de dire autrement. Ce point me paraît aujourd’hui encore la plus grande contribution à la culture mondiale des intellectuels italiens modernes ; il me paraît une conquête civile qui ne doit pas être perdue : c’est pourquoi le ton apologétique [1] me déplut et je ressentis un doute. A présent, il me déplairait que le vieux professeur ait éprouvé quelque chagrin à cause de moi et aussi parce qu’il ressort de sa lettre qu’il a été gravement malade. Malgré tout, j’espère pouvoir encore le revoir et pouvoir entreprendre avec lui l’une de ces longues discussions que nous avions parfois durant les années de guerre en nous promenant la nuit dans les rues de Turin.

... Ne crois pas que je me prive de ce que je pourrais acheter à la cantine. La vérité est que la marchandise manque. Des fruits, cette année, on en a vendu peu de fois et j’en ai acheté chaque fois ; le fromage frais on n’en vend plus depuis longtemps. Le cantinier a seulement des denrées que je ne peux manger à cause de mes maux d’estomac. Le médecin m’a dit que je ne pouvais même pas manger de jambon. Pour ce qui concerne la nourriture imposée je m’en tiens aux prescriptions du médecin ; et cependant en mangeant seulement du riz au beurre, du lait et des œufs, je ne réussis pas toutefois à avoir des intestins en état.

J’ai reçu des lettres de Ghilarza ; ils ont tous eu les fièvres paludéennes.

Je t’embrasse affectueusement.

ANTOINE

Notes:

[1] De Cosmo dans les dernières pages de sa Vie de Dante