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Lettre 088 Prison de Turi, 31 août 1931

Mise en ligne : 23 March 2005

Dernière modification : 10 April 2005

Texte de l'article :

Prison de Turi, 31 août 1931

Très chère Julie,

La chose qui m’a le plus intéressé dans ta lettre du 8-13 août, c’est la nouvelle que Delio et julien s’occupent à attraper les grenouilles. Il y a quelques jours, j’ai vu cité dans un article de revue le jugement de lady Astor sur la façon dont en Russie on s’occupe des enfants. (Lady Astor accompagna G. B. Shaw et lord Lothian dans leur récent voyage.) D’après l’article, la seule critique que lady Astor fasse sur ce sujet est la suivante : les Russes ont tellement le souci de tenir leurs enfants propres qu’ils ne leur laissent même pas le temps de se salir. Comme tu le vois, cette illustre dame est spirituelle et caustique, mais plus spirituel encore est certainement l’auteur de l’article qui lève désespérément au ciel ses bras de libéral et qui s’exclame : « Qu’adviendra-t-il de ces enfants lorsqu’ils auront assez grandis pour qu’il devienne impossible de les contraindre à prendre leur bain ! » Il semble bien que notre journaliste pense qu’une fois passé le temps de la coercition les enfants ne feront pas autre chose que de se rouler systématiquement dans la boue par une réaction individualisto-libérale à l’autoritarisme dont ils sont actuellement les victimes. Quoi qu’il en soit, il me plaît que Delio et julien aient la possibilité de se salir en attrapant des grenouilles. Je voudrais savoir s’il s’agit ou non de grenouilles comestibles, ce qui donnerait à leur activité de chasseurs un caractère pratique et utilitaire à ne pas négliger. Je ne sais si tu voudras t’y prêter, parce que probablement tu dois avoir contre les grenouilles les mêmes aristocratiques préventions que lady Astor (les Anglais appellent péjorativement les Français des « mangeurs de grenouilles »), mais tu devrais enseigner aux enfants à distinguer les grenouilles comestibles des autres : les grenouilles comestibles ont le ventre complètement blanc cependant que les autres ont le ventre rougeâtre. On peut les prendre en mettant à la place de l’hameçon un morceau de chiffon rouge auquel elles mordent : il est nécessaire de se munir d’une brochette où on les enfile après leur avoir coupé avec des ciseaux la tête et les pattes. Après les avoir écorchées, on peut les préparer de deux manières : pour en faire un délicieux bouillon et, dans ce cas, après les avoir fait bouillir longuement avec les condiments habituels, on les passe au tamis de manière que tout s’en aille dans le bouillon, les os exceptés ; ou bien on les frit et elles se mangent dorées et croquantes. Dans l’un et l’autre cas, elles sont un aliment très savoureux, mais surtout très nourrissant et de digestion facile. Je pense que Delio et julien pourraient malgré leur jeune âge entrer dans l’histoire de la culture russe en introduisant ce nouvel aliment dans les habitudes populaires et en faisant ainsi réaliser plusieurs millions de roubles de bénéfices grâce à l’exploitation d’une nouvelle richesse humaine arrachée au monopole des corbeaux, des corneilles et des serpents.

Je t’embrasse tendrement.

ANTOINE