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Lettre 089 Prison de Turi, 7 septembre 1931

Mise en ligne : 23 March 2005

Dernière modification : 10 April 2005

Texte de l'article :

Prison de Turi, 7 septembre 1931

Très chère Tatiana,

J’ai appris par Charles que tu lui as écrit sur mon indisposition une lettre dans laquelle tu t’es montrée pleine d’inquiétude. Le docteur Cisternino lui-même m’a dit avoir reçu une lettre où tu te montres très inquiète. Tout cela m’a fait de la peine parce qu’il ne me paraît pas qu’il y ait eu quelque motif d’être inquiète. Tu dois savoir qu’il m’est arrivé, une fois, de mourir et de ressusciter ensuite, ce qui démontre que j’ai toujours eu la peau dure. Étant enfant, à quatre ans, j’ai fait trois jours de suite des hémorragies qui m’avaient complètement saigné et qui étaient accompagnées de convulsions. Les médecins m’avaient donné pour mort et ma mère a conservé jusque vers 1914 un petit cercueil et le petit habit spécial où l’on devait m’ensevelir ; l’une de mes tantes soutenait que j’étais revenu à la vie après qu’elle m’eut oint les pieds avec de l’huile d’une lampe consacrée à une madone ; c’est bien pourquoi, lorsque je refusais d’accomplir les gestes de la religion, elle me sermonait âprement en rappelant que je devais la vie à la madone - choses qui m’émouvaient peu, il est vrai. Depuis, bien que n’ayant jamais été très fort, je n’ai cependant jamais été gravement malade en dehors de mes dépressions nerveuses et de mes dyspepsies. Je ne suis pas devenu enragé à cause de ta lettre anti-scientifique parce qu’elle m’a tout simplement fait sourire et qu’elle m’a fait souvenir d’une nouvelle française que je ne veux pas te raconter pour ne pas t’exaspérer. J’ai toujours respecté les médecins et la médecine, bien que je respecte plus encore les vétérinaires qui guérissent les animaux, qui ne parlent pas et qui ne peuvent décrire les symptômes de leur mal ; et cela force les vétérinaires à être plus attentifs (les animaux coûtent de l’argent alors qu’un certain nombre d’hommes sont des valeurs négatives), cependant que les médecins ne se souviennent pas toujours que la langue sert aussi aux hommes à mentir ou tout au moins à exprimer des impressions fallacieuses. En conclusion, me voici assez bien remis (à propos je ne suis même pas resté au lit une demi-heure de plus que d’habitude et je me suis toujours rendu à la promenade) ; la moyenne de la fièvre a baissé et elle atteint rarement 37°2...

Je voudrais répondre quelque chose à ta lettre du 28 août, où tu me dis en passant quelque chose au sujet de mon travail sur les « intellectuels italiens ». On comprend que tu as parlé avec P. parce que certaines choses lui seul peut te les avoir dites. Mais la situation n’était pas la même. En dix ans de journalisme, j’ai écrit assez de lignes pour pouvoir composer quinze ou vingt volumes de quatre cent pages. Mais elles étaient écrites au jour le jour et elles devaient, d’après moi, mourir après le jour. Je me suis toujours refusé à faire des recueils même peu volumineux. Le professeur Cosmo voulait en 1918 que je lui permette de faire un choix de certains « papiers » que j’écrivais chaque jour dans un journal de Turin. Il les aurait publiés avec une préface très bienveillante et très honorable pour moi, mais je ne voulus pas le permettre. En novembre 1920, je me laissai persuader par joseph Prezzolini de laisser publier par sa maison d’éditions un recueil d’articles qui, en réalité, avaient été écrits d’après un plan organique. Mais, en janvier 1921, je préférai payer une partie des frais de composition et je retirai le manuscrit. En 1924 encore, l’honorable Franco Ciarlantini me proposa d’écrire un livre sur le mouvement de l’Ordre nouveau qu’il aurait publié dans l’une de ses collections où étaient déjà sortis des livres de MacDonald, de Gompers, etc., il s’engageait à ne pas changer une seule virgule, à ne coller à mon livre aucune préface on postface. Pouvoir publier un livre dans une maison d’éditions fasciste et dans de telles conditions était fort alléchant. Et cependant je refusai. Pour P., la question était différente : chacun de ses livres d’économie politique était très apprécié et provoquait de longues discussions dans les revues spécialisées. J’ai lu dans un article du sénateur Einaudi [1] que P. prépare une édition critique de l’économiste anglais David Ricardo : Einaudi applaudit à cette initiative et moi-même j’en suis très content. J’espère que je serai capable de lire couramment l’anglais lorsque cette édition sortira et que je pourrai lire Ricardo dans le texte original. L’étude que j’ai faite sur les intellectuels est très vaste dans son dessein et je ne crois pas vraiment qu’il existe en Italie des ouvrages sur cette question. Il existe certainement un important matériel d’érudition, mais dispersé en un nombre infini de revues et d’archives d’histoire locale. Par ailleurs, j’élargis beaucoup la notion d’intellectuel et je ne me limite pas à la notion courante qui ne tient compte que des grands intellectuels. Cette étude amène aussi à préciser certaines caractéristiques du concept d’État qui d’habitude est entendu comme une société politique (on dictature ou appareil coercitif pour adapter la masse populaire au type de production et à l’économie d’un moment donné) et non comme un équilibre de la société politique avec la société civile (ou hégémonie d’un groupe social sur la société nationale tout entière, hégémonie exercée par le moyen d’organisations soi-disant privées, comme l’Église. les syndicats, les écoles, etc.). Et c’est justement dans la société civile que travaillent les intellectuels (Benedetto Croce, par exemple, est une espèce de pape laïque et il est un instrument très efficace d’hégémonie même si, de temps à autre, il se trouve en opposition avec tel ou tel autre gouvernement, etc.). Avec cette conception de la fonction des intellectuels, on découvre, selon moi, la raison ou l’une des raisons de la chute des communes du moyen âge, c’est-à-dire du gouvernement d’une classe économique qui ne sut pas créer sa propre catégorie d’intellectuels et exercer par conséquent une hégémonie plutôt qu’une dictature ; les intellectuels italiens n’avaient pas un caractère populaire national, sur le modèle de l’Église, mais bien un caractère cosmopolite ; il était indifférent à Léonard de vendre au duc Valentino les dessins des fortifications de Florence. Les communes furent donc un État syndicaliste qui ne réussit pas à dépasser ce stade et à devenir un État intégral comme le proposait en vain Machiavel qui, à travers l’organisation de l’armée, voulait organiser l’hégémonie de la ville sur la campagne - ce en quoi Machiavel peut être appelé le premier jacobin italien (le second a été Charles Cattaneo, mais avec trop de chimères en tête). Il découle de cela que la Renaissance doit être considérée comme un mouvement réactionnaire et répressif eu égard au développement des communes, etc. Je te donne ces indications pour te persuader que chaque période de l’histoire italienne qui va de l’Empire romain à la Renaissance doit être considérée de ce point de vue monographique. Au reste, et si les autorités supérieures le permettent, j’établirai une bibliographie de plus de cinquante pages et je te l’enverrai ; parce que, naturellement, je serais heureux d’avoir des livres qui m’aideraient dans mon travail et qui m’exciteraient à penser. De même, dans une prochaine lettre, je te résumerai la matière d’un essai sur le chant X de l’Enfer de Dante pour que tu fasses parvenir ce canevas au professeur Cosmo. Celui-ci, en tant que spécialiste des études dantesques, saura me dire si j’ai fait une fausse découverte ou si vraiment ça vaut la peine de rédiger ma contribution, une bagatelle à ajouter aux millions et millions de notes semblables qui ont déjà été écrites sur la Divine Comédie.

Ne crois pas que je ne continue pas à étudier ou que je me décourage parce qu’à partir d’un certain point je ne peux conduire plus avant mes recherches. Je n’ai pas perdu encore cette capacité d’invention qui fait que chaque chose importante que je lis excite ma pensée. Comment pourrais-je bâtir un article sur cette question ? J’imagine une entrée en matière et une conclusion piquantes et une suite d’arguments irrésistibles - d’après moi - comme autant de coups de poing dans un œil, et ainsi je me divertis moi-même. Naturellement, je n’écris pas de semblables diableries : je m’en tiens à des questions philologiques et philosophiques, à ces questions dont Heine écrivit : elles étaient tellement ennuyeuses que je m’endormis, mais l’ennui était si grand qu’il me réveilla.

Je t’embrasse affectueusement.

ANTOINE

Notes:

[1] Luigi EINAUDI : économiste libéral, actuel Président de la République italienne