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Lettre 090 Prison de Turi, 13 septembre 1931

Mise en ligne : 24 March 2005

Dernière modification : 10 April 2005

Texte de l'article :

Prison de Turi, 13 septembre 1931

Très chère Tatiana,

... Dans l’une de tes cartes postales, celle où tu me parles de tes séances de cinéma et plus particulièrement du film les Deux Mondes certaines de tes affirmations m’ont stupéfié. Comment peux-tu croire que ces mondes existent ? C’est là une manière de penser digne des Cent Noirs ou du Ku-Klux-Klan américain ou des croix gammées allemandes. Et comment peux-tu l’affirmer, toi qui as eu un exemple vivant dans ta famille : a-t-il jamais existé une coupure de ce genre entre ton père et ta mère et ne sont-ils pas toujours étroitement unis ? Le film est certainement d’origine autrichienne ; il s’agit là de l’antisémitisme d’après-guerre. A Vienne, j’ai habité chez une vieille petite-bourgeoise superstitieuse qui, avant de me prendre comme locataire, me demanda si j’étais juif ou catholique romain, elle vivotait sur le loyer de deux chambres en spéculant sur le fait qu’en 1918, dans la brève période révolutionnaire, une loi avait été promulguée (lui ne reconnaissait pas l’inflation pour le règlement des lovers aux locataires d’immeubles. Je pavais donc trois millions et demi de couronnes par mois (c’est-à-dire trois cent cinquante lires) pendant que ma logeuse payait au maximum à son propriétaire mille de ces mêmes couronnes. Lorsque je partis, lin secrétaire d’ambassade, dont la femme était obligée de demeurer à Vienne à cause de la maladie de leur enfant, me pria de retenir pour sa femme la chambre que l’abandonnais. Une après-midi, je parlai de cela à ma logeuse qui accepta ma proposition. Le lendemain, au petit matin, la logeuse frappe à ma porte, entre et me dit : « Hier j’ai oublié de demander si la nouvelle locataire est juive parce que je ne loue pas aux Juifs. » La nouvelle locataire était justement une Juive ukrainienne. Comment faire ? J’en parlai à un Français qui m’expliqua qu’il existait une seule solution : dire à la logeuse que je ne pouvais pas décemment demander à la nouvelle locataire si elle était juive mais que je savais qu’elle était secrétaire d’ambassade, car autant les petites bourgeoises haïssent les Juifs autant elles rampent devint la diplomatie. Et il en fut ainsi. La dame m’entendit et me répondit : « Si elle appartient à la diplomatie je lui donne la chambre parce qu’on ne peut pas demander aux diplomates s’ils sont Juifs ou non. » Et toi tu voudrais soutenir que tu appartiens au même monde que cette Viennoise ?

Je t’embrasse affectueusement.

ANTOINE