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Lettre 095 Prison de Turi, 5 octobre 1931

Mise en ligne : 28 March 2005

Texte de l'article :

Prison de Turi, 5 octobre 1931

Très chère Tania,

... L’atténuation que tu as apportée à la question que tu t’es posée sur les soi-disant « deux mondes » ne change rien à l’erreur fondamentale de ton point de vue et n’enlève aucune force à mon affirmation, à savoir qu’il s’agit là d’une idéologie qui appartient ne serait-ce que par les bords à celle des Cent-Noirs, etc. Je sais fort bien que tu ne participerais pas à un pogrom ; toutefois pour qu’il puisse y avoir pogrom, il est nécessaire que soit très répandue l’idéologie des « deux mondes » impénétrables, des races, etc. Cela crée l’atmosphère impondérable que les Cent-Noirs exploitent en faisant découvrir un enfant saigné à blanc et en accusant les juifs d’avoir commis un crime rituel. L’explosion de la guerre mondiale a démontré comment les classes et les cercles dirigeants savent exploiter ces idéologies apparemment inoffensives pour créer des mouvements d’opinion. La chose me paraît si surprenante chez toi qu’il me semblerait ne pas t’aimer beaucoup si je n’essayais de te libérer complètement du souci de la question elle-même. Qu’entends-tu par l’expression : « deux mondes » ? S’agit-il de deux terres qui ne peuvent entrer en communication entre elles ? Si ce n’est que cela que tu entends et s’il ne s’agit que d’une métaphore et toute relative, elle a peu de sens parce que métaphoriquement les « mondes » sont innombrables jusques et y compris celui qui s’exprime dans le proverbe paysan : « Épouse et bœufs qu’ils soient de ton village ». A combien de sociétés appartient un individu ? Chacun d’entre nous ne fait-il pas des efforts constants pour unifier sa conception du monde où continuent à subsister des fragments hétérogènes de mondes culturels fossilisés ? Et n’existe-t-il pas un processus historique de valeur générale et qui tend à unifier de manière constante tout le genre humain ? Nous deux, en nous écrivant, ne découvrons-nous pas continuellement des points de friction et en même temps n’essayons-nous pas et n’avons-nous pas réussi à nous mettre d’accord sur certaines questions ? Et chaque groupe, ou partie, ou secte, ou religion, ne tend-il pas à créer son propre « conformisme » (le mot n’étant pas pris dans son sens grégaire et passif) ? Ce qui importe dans notre discussion, c’est que les juifs ont été libérés du ghetto seulement en 1848 et que, de toute manière, ils ont été séparés de la société européenne pendant environ deux millénaires, non de leur propre volonté, mais parce que cela leur fut imposé de l’extérieur. Depuis 1848, dans les pays occidentaux, le procès d’assimilation a été si rapide et si profond qu’on a le droit de penser que seule la ségrégation imposée a empêché dans les différents pays une complète assimilation ; celle-ci aurait eu lieu si jusqu’à la Révolution française la religion catholique n’avait pas été cette « culture d’État » unique qui exigeait justement la ségrégation des juifs parce qu’ils étaient religieusement parlant irréductibles (à cette époque, mais plus aujourd’hui parce qu’ils passent de l’hébraïsme au déisme pur et simple ou à l’athéisme). En tout cas, il est à noter que beaucoup de caractères qui passent pour être dus à la race sont au contraire dus à la vie du ghetto imposée sous des formes diverses dans les divers pays, ce qui fait qu’un juif anglais n’a absolument rien de commun avec un juif de Galicie. Gandhi semble aujourd’hui représenter l’idéologie hindoue : mais les Hindous ont réduit à l’état de parias les Dravidiens qui les premiers habitaient l’Inde et qui ont été un peuple religieux ; c’est seulement après l’invasion mongole et la conquête anglaise que les Dravidiens ont pu produire un homme comme Gandhi. Depuis deux mille ans les juifs n’ont pas d’État territorial, d’unité de langue, de culture, de vie économique ; comment pourrait-on trouver en eux une agressivité quelconque ? Mais les Arabes aussi sont des Sémites, cousins germains des juifs ; ils ont eu leur période d’agressivité, ils ont essayé d’imposer leur domination mondiale. Dans la mesure où les juifs sont banquiers et détenteurs du capital financier, comment peux-tu dire qu’ils ne participent pas à l’agressivité des États impérialistes ?

Je t’embrasse affectueusement.

ANTOINE