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Lettre 101 Prison de Turi, 16 novembre 1931

Mise en ligne : 2 April 2005

Texte de l'article :

Prison de Turi, 16 novembre 1931

Chère Thérésine,

Je te remercie de m’avoir écrit. Je ne recevais plus de vos nouvelles depuis plus d’un mois. J’attends la lettre de la mère que tu m’annonces.

Si l’oncle Zacharie venait me rendre visite je le verrais volontiers, mais je crois qu’il ne viendra pas. Depuis combien de temps je ne le vois plus ? Je ne m’en souviens plus. J’ai de lui des souvenirs très vagues, du temps où il était très jeune et moi un gamin. Je crois qu’aujourd’hui il doit beaucoup ressembler à l’oncle Achille, peut-être en plus affiné, plus poli par la vie à la ville ; je ne sais s’il en sera plus sympathique.

Mais qui donc, aujourd’hui, peut faire le pain à la maison ? La mère, non ; toi non plus parce que tu dois avoir beaucoup de travail à ton bureau. Gracieuse ne peut suffire à tout ; je ne réussis pas à imaginer votre existence de manière concrète.

La phrase : « Un navire qui quitte le port en dansant un pas écossais - c’est la même chose que prendre un mort et le payer à la fin du mois » n’est pas une devinette, mais une bizarrerie sans signification qui sert à se moquer de ces types qui assemblent des paroles dénuées de sens en croyant dire on ne sait quelles choses profondes pleines de mystérieuse signification. C’est ce qui arrivait à beaucoup de types de village (tu te souviens de M. Camedda ?) qui, pour faire preuve de culture, ramassaient dans les romans « populaires » de grandes phrases qu’ils faisaient ensuite entrer à tort et à travers dans la conversation pour étonner les paysans. C’est de la même manière que les dévotes répètent le latin des prières contenues dans la Philothée, tu te souviens que la tante Grâce croyait qu’avait existé une donna [1] Bisodia très pieuse, si pieuse que son nom était toujours répété dans le Notre Père ? C’était le « dona nobis hodie [2] » que, comme beaucoup d’autres braves femmes, elle lisait : donna Bisodia et à quoi elle donnait la personnalité d’une dame du temps passé lorsque tout le monde allait à l’église et qu’il y avait encore un peu de religion sur cette terre. On pourrait écrire une nouvelle sur cette donna Bisodia imaginaire considérée comme un exemple de toutes les vertus. Combien de fois tante Grâce doit avoir dit à Gracieuse, à Emma et peut-être à toi aussi lorsque vous ne vouliez pas faire vos Pâques : « Ah ! c’est sûr, tu n’es pas comme donna Bisodia ! » A présent tu peux raconter cette histoire à tes enfants. N’oublie pas l’histoire de la mendiante de Mogoro, de la mouche magicienne [3] et des chevaux blancs et noirs que nous avons attendus si longtemps.

Ma chère Thérésine, je t’embrasse affectueusement.

ANTOINE

Notes:

[1] Donna : dame

[2] Donnez-nous aujourd’hui [notre pain quotidien

[3] En sarde dans le texte