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Lettre 108 Prison de Turi, 1er février 1932

Mise en ligne : 5 April 2005

Texte de l'article :

Prison de Turi, 1er février 1932

Très chère maman,

J’ai reçu la lettre de Gracieuse du 15 janvier. Les nouvelles qu’elle me donne ne sont ni trop abondantes ni trop précises, mais elles me donnent au moins la certitude que dans les conditions générales de la santé il n’y a aucune désagréable nouveauté. Je ne sais comment est organisée à Ghilarza l’école d’orientation et quelles sont les matinées d’études pour l’ensemble du cours. J’ai lu dans le Corriere della Sera la discussion qui s’est déroulée au Parlement au sujet de ce type d’école, mais les arguments employés étaient trop généraux et vagues pour pouvoir se faire une idée précise de la question. La seule chose importante qu’on pouvait en retirer était que l’école d’orientation n’est pas une fin en soi, mais qu’elle laisse la possibilité de continuer ses études ; c’est pourquoi même pour Mea le dernier mot n’est pas dit et ces années ne seront pas complètement perdues. Ce qui me paraît essentiel dans son cas et qui doit vous inspirer dans la conduite à avoir à son égard, c’est la nécessité de lui faire sentir qu’il dépend d’elle et de sa volonté qu’elle sache employer tout son temps pour étudier pour elle - en plus des programmes de son école - afin d’être à même, si les conditions changent, de faire un bond en avant et d’entreprendre une carrière estudiantine plus brillante. Le tout est qu’elle ait de la volonté et de l’ambition dans le sens noble du mot. Du reste, le monde ne s’écroulera pas si elle finit sa vie à Ghilarza à tricoter des bas pour ne pas, avoir voulu tenter de faire quelque chose de mieux et de plus brillant. Je ne sais si elle est inscrite aux jeunesses italiennes. Je pense que oui, bien que vous ne m’en ayez jamais rien écrit - et j’imagine que pour de telles affaires de parade elle doit avoir quelque goût. Ainsi elle suivra le sort des autres jeunes filles italiennes : devenir, comme on dit, de bonnes mères de famille, à condition qu’elles trouvent l’imbécile qui les épouse - ce qui n’est pas sûr parce que les imbéciles veulent pour femmes des poules, mais des poules avec des terres au soleil autour d’elles et de l’argent à la caisse d’épargne.

Remercie le fils de la tante Marie Dominique de son souvenir et de ses salutations.

Je t’embrasse affectueusement.

ANTOINE