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Lettre 125 Prison de Turi, 25 avril 1932

Mise en ligne : 13 April 2005

Texte de l'article :

Prison de Turi, 25 avril 1932.

Très chère Tania,

Je ne sais pas encore si les notes que je t’ai écrites sur Croce t’ont intéressée et si elles pouvaient aider à ton travail : je pense que tu me le diras et ainsi je pourrai mieux régler mes indications. Du reste, tiens compte qu’il s’agit de notes et d’indications qui devraient être développées et complétées... Une question très importante me paraît être celle qui se rapporte aux raisons qui expliquent la grande fortune qu’a eue l’œuvre de Croce, ce qui n’arrive pas d’habitude, aux philosophes durant leur vie et qui plus particulièrement ne se vérifie que rarement en dehors du cercle académique. Une de ces raisons me paraît devoir être trouvée dans le style. Il a été dit que Croce est le plus grand prosateur italien après Manzoni. L’affirmation me paraît juste avec cette correction que la prose de Croce ne dérive pas de celle de Manzoni, mais bien plutôt de celle des grands écrivains scientifiques et spécialement de celle de Galilée. L’originalité de Croce, en tant qu’écrivain, est dans le domaine de la chose scientifique, dans sa capacité à exprimer avec une grande simplicité et en même temps avec beaucoup de nerf une matière qui d’habitude se présente chez les autres écrivains sous une forme embrouillée, obscure, pénible, prolixe. Le style littéraire est l’expression d’une position équivalente de la vie morale, un comportement, qui peut s’appeler « gœthien », de sérénité, de gravité, d’imperturbable sûreté. Pendant que tant de gens perdent la tête et hésitent parmi des sentiments apocalyptiques de panique intellectuelle, Croce devient un point de reconnaissance pour atteindre à une force intérieure et cela à cause de son indéfectible certitude que le mal ne peut pas prévaloir métaphysiquement et que l’histoire n’est que raison. Il faut tenir compte en outre que pour beaucoup la pensée de Croce ne se présente pas comme un système philosophique massif et partant difficile à s’assimiler. me semble que la plus grande qualité de Croce ait toujours été celle-ci : faire circuler sans pédantisme sa conception du monde dans toute une série de brefs écrits dans lesquels la philosophie se présente de manière immédiate et est absorbée avec du bon sens et avec du sens commun. C’est ainsi que les solutions de tant de questions finissent par circuler de manière anonyme, pénètrent dans les journaux, dans la vie de chaque jour, c’est ainsi que l’on a un grand nombre de « crociens » qui ne savent pas qu’ils le sont et qui ne savent même pas que Croce existe. C’est ainsi que chez les écrivains catholiques ont pénétré une certaine quantité d’éléments idéalistes desquels ces écrivains essaient aujourd’hui de se libérer sans toutefois y réussir lorsqu’ils tentent de présenter le thomisme comme une conception se suffisant à elle-même et suffisant aux exigences intellectuelles du monde moderne...

ANTOINE