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Lettre 127 Prison de Turi, 2 mai 1932

Mise en ligne : 16 April 2005

Texte de l'article :

Prison de Turi, 2 mai 1932.

Très chère Tania,

J’ai reçu tes lettres du 23, du 25 et du 27 avril. Je ne sais si je t’enverrai jamais le canevas que je t’avais promis sur les « intellectuels italiens ». L’angle d’après lequel j’observe la question change par moments. Peut-être est-il encore trop tôt pour résumer et faire une synthèse. Il s’agit d’une matière encore à l’état fluide et qui devra subir une élaboration ultérieure. Ne te mets pas en tête de recopier le texte d’introduction sur les Italiens à l’étranger, ça n’en vaut pas la peine, d’autant que le Mazocco en a donné un résumé assez précis. Si tu peux en avoir un exemplaire, bien ; autrement, patience. De même n’ai-je pas besoin, non plus, des œuvres de William Petty [1] au sujet des oeuvres économiques de Machiavel. Le rappel est intéressant, mais il suffit. Dans quelque temps, je demanderai plutôt les œuvres complètes de Machiavel lui-même dont tu dois peut-être te souvenir que je les avais demandées lorsque j’étais encore à Milan, mais elles n’étaient pas encore publiées.

... Je peux encore te fixer un point d’orientation pour un travail sur le livre de Croce (que je n’ai pas encore lu en volume) : même si ces notes sont un peu décousues je pense qu’elles pourront t’être utiles quand même. Tu penseras à les mettre en ordre pour ton propre compte et pour qu’elles servent à ton travail. J’ai déjà fait allusion à la grande importance que Croce attribue à son activité de théoricien révisionniste et j’ai dit comment, en raison même de son acceptation explicite, tout son incessant travail de penseur en ces derniers vingt ans a été dirigé dans le sens de compléter la révision jusqu’à en faire une liquidation. Comme révisionniste, il a contribué à susciter le courant de l’histoire économico-juridique (qui, sous une forme atténuée, est encore aujourd’hui particulièrement représentée par l’académicien Gioachino Volpe [2], aujourd’hui, il a donné une forme littéraire à cette histoire qu’il a appelée éthico-politique et dont l’Histoire de l’Europe devrait être et demeurer le prototype. En quoi consiste l’innovation introduite par Croce ? a-t-elle cette signification et plus spécialement cette valeur « liquidatrice » qu’il lui attribue ? On peut affirmer de manière concrète que Croce, lorsqu’il s’agit de l’activité historico-politique, met uniquement l’accent sur ce moment qui en politique s’appelle « hégémonie » du consentement, de la direction culturelle, pour le distinguer du moment de la force, de la contrainte, de l’intervention législative et étatique et policière. En vérité, on ne comprend pas pourquoi Croce croit à la capacité qu’aurait cette formulation de sa théorie de l’histoire de liquider définitivement toute philosophie de la Praxis [3]. Il est justement arrivé que dans la période même où Croce élaborait cette abusive théorie, la philosophie de la praxis se développait dans le même sens chez ses plus grands théoriciens modernes et que le moment de l’ « hégémonie », ou de la direction culturelle, était justement revalorisé par opposition aux conceptions mécanistes et fatalistes de l’économie. Il a même été possible d’affirmer que le caractère essentiel de la plus moderne philosophie de la Praxis consiste justement dans le concept historico-politique de l’ « hégémonie ». Il me semble, pour cela, que Croce ne soit pas up to date avec les recherches et avec la bibliographie de ses études préférées ou qu’il ait Perdu sa capacité critique d’orientation. A ce qu’il semble ses informations se basent spécialement sur le livre de pauvre renommée d’un journaliste viennois, Fülop-Miller. Ce point devrait être analysé et développé largement, mais un essai fort long serait alors nécessaire.

Chérie, je t’embrasse affectueusement.

ANTOINE

Notes:

[1] William PETTY : économiste anglais (1623-1687) ; travailla au cadastre d’Irlande, s’occupa d’inventions mécaniques

[2] Gioachino VOLPE : historien et homme politique fasciste

[3] Par philosophie de la praxis, Gramsci, emprisonné et dont les lettres étaient soumises à la censure, veut dire le marxisme