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Lettre 128 Prison de Turi, 9 mai 1932

Mise en ligne : 16 April 2005

Texte de l'article :

Prison de Turi, 9 mai 1932.

Très chère Tania,

... Désormais, il faudra s’en tenir absolument à cette règle : si j’ai besoin de quelques livres je te le dirai. Ces derniers temps les livres qui m’ont été expédiés ne m’ont pas été remis. Pour chaque livre. Je devrais faire une demande au ministère, chose ennuyeuse et absurde. Qu’en penses-tu ? je t’avais écrit de m’abonner à Cultura pour laquelle j’avais obtenu l’autorisation. Je ne sais si ç’a été fait. Je viens de voir qu’elle paraît quatre fois l’an et que le premier fascicule de 1932 est déjà sorti.

De chez moi je n’ai pas de nouvelle depuis un mois et demi. J’ai reçu, il y a quinze jours, une carte de Thérésine avec ses salutations.

Comme je n’ai pas encore lu l’Histoire de l’Europe, je ne peux te donner aucun avis sur son contenu réel. Je puis toutefois t’écrire encore quelques observations qui ne sont extérieures qu’en apparence, comme tu le verras. Je t’ai écrit que tout le travail d’historien de Croce dans ces vingt dernières années a été consacré à élaborer une théorie de l’histoire en tant qu’histoire éthico-politique, en opposition à l’histoire économico-juridique qui représentait la théorie dérivée du matérialisme historique après le procès du révisionnisme que le matérialisme historique avait subi de par la volonté de Croce lui-même. Mais l’histoire de, Croce est-elle éthico-politique ? Il me semble que l’histoire de Croce ne peut être appelée qu’histoire « spéculative » ou « philosophique » et non éthico-politique et que c’est dans ce caractère et non dans le fait qu’elle serait éthico-politique que se trouve son opposition au matérialisme historique. Une histoire éthico-politique n’est pas exclue du matérialisme historique en tant qu’elle est l’histoire du moment d’ « hégémonie » cependant que se trouve exclue l’histoire « spéculative » comme toute philosophie « spéculative ».

Dans son travail d’élaboration philosophique, Croce dit avoir voulu délivrer la pensée moderne de toute trace de transcendance, de théologie, et, par conséquent, de métaphysique au sens traditionnel du mot. En suivant ce chemin, il en est arrivé à nier la philosophie en tant que système justement parce que, dans l’idée de système, il y a un résidu théologal. Mais sa philosophie est une philosophie « spéculative » et, en tant que telle, elle continue en plein la transcendance et la théologie avec le langage de la science historique. Croce est si plongé dans sa méthode et son langage spéculatif qu’il ne peut juger que d’après eux ; lorsqu’il écrit que dans la philosophie de la Praxis la structure est comme un dieu caché, cela serait vrai si la philosophie de la Praxis était une philosophie spéculative et non une science absolue de l’histoire, libérée vraiment, et pas seulement en paroles, de tout résidu transcendantal et théologique. Liée à cela il y a une autre observation qui, de plus près encore, regarde la conception et la composition de l’Histoire de l’Europe. Peut-on imaginer une histoire unitaire de l’Europe que l’on ferait partir de 1815, c’est-à-dire de la Restauration ? Si une histoire de l’Europe peut être écrite comme la formation d’un bloc historique, elle ne peut exclure la Révolution française et les guerres napoléoniennes, qui sont les prémisses « économico-juridiques », le moment de la force et de la lutte du bloc historique européen. Croce se saisit du moment suivant, celui où les forces déchaînées précédemment se sont équilibrées, « purgées », pour ainsi dire ; il fait de ce moment un fait en soi et il construit son paradigme historique. Il en avait fait de même avec l’Histoire de l’Italie : commençant en 1870, elle négligeait le moment de la lutte, le moment économique, pour n’être qu’une apologie du moment pur éthico-politique, comme si celui-ci était tombé du ciel. Croce, naturellement, avec toutes les habiletés et les subtilités du langage critico-moderne, a donné naissance à une nouvelle forme d’histoire rhétorique ; la forme actuelle est justement l’histoire spéculative. Cela se voit mieux encore si l’on examine le « concept historique » qui est au centre du livre de Croce, c’est-à-dire le concept de « liberté ». Croce, en contradiction avec lui-même, confond la « liberté » en tant que principe philosophique ou conception spéculative, et liberté en tant qu’idéologie ou instrument pratique de gouvernement, élément d’unité morale « hégémonique ». Si toute l’histoire est histoire de la liberté ou de l’esprit qui se crée lui-même (et dans ce langage liberté égale esprit, esprit égale histoire, histoire égale liberté) pourquoi l’histoire de l’Europe du XIXe siècle serait-elle seule l’histoire de la liberté ? Ce ne sera donc pas une histoire de la liberté au sens philosophique, mais une histoire de l’auto-conscience de cette liberté et de la diffusion de cette auto-conscience, sous forme d’une religion, dans les couches intellectuelles, et, sous forme d’une superstition, dans les couches populaires qui se sentent ainsi unies aux couches intellectuelles et qui sentent qu’elles font partie d’un bloc politique dont les intellectuels en question sont les porte-drapeaux et les prêtres. Il s’agit donc d’une idéologie, c’est-à-dire d’un instrument pratique de gouvernement et il conviendra d’étudier la base pratique sur laquelle elle se fonde. La « liberté » en tant que concept historique est la dialectique même de l’histoire et elle n’a pas de « représentations » pratiques distinctes et individuelles. L’histoire était liberté même dans les satrapies orientales, tant il est vrai que même alors il y avait un « mouvement » historique et que ces satrapies se sont écroulées. En résumé, il me semble que les mots changent, les mots sont cependant bien prononcés, mais les choses ne sont nullement mises ’à vif. Il me semble que la Critica fascista a, dans un article, écrit la critique juste lorsqu’elle observe, de manière d’ailleurs peu explicite, que, dans vingt ans, Croce, voyant la perspective du présent, pourra trouver sa justification historique comme procès de liberté. Du reste, si tu te souviens du premier point que je t’ai écrit, c’est-à-dire les observations sur le comportement de Croce pendant la guerre, tu comprendras mieux son point de vue : comme « prêtre » de la moderne religion de l’histoire, Croce vit la thèse et l’antithèse du procès historique et il insiste dans l’une et dans l’autre pour des « raisons pratiques » parce que, dans le présent, il voit l’avenir et que de celui-ci il se préoccupe autant que du présent. A chacun sa part : aux « prêtres » celle de sauvegarder les lendemains. Au fait, il y a une belle dose de cynisme dans cette conception « éthico-politique » ; c’est la forme actuelle du machiavélisme...

Je t’embrasse affectueusement,

ANTOINE