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Lettre 164 Prison de Turi, 30 janvier 1933

Mise en ligne : 3 May 2005

Texte de l'article :

 Prison de Turi, 30 janvier 1933

Très chère Tania,

J’ai reçu tes cartes postales de Bari et de Naples. J’espère qu’à cette heure tu seras reposée des fatigues du voyage et que tu auras repris ta vie normale. La recommandation que tu me fais, dans une carte du 24, « d’être de bonne humeur » pour combattre l’entérocolite m’a fortement intéressé. Du reste, tu as raison. Le tout, c’est de comparer sa vie à quelque autre existence plus triste encore et de se consoler avec la relativité des fortunes humaines. Lorsque j’avais huit ou neuf ans, j’ai fait une expérience qui m’est revenue clairement en mémoire en lisant ton conseil. Je connaissais une famille d’un village voisin du mien, le père, la mère, les enfants, c’étaient de petits propriétaires et ils exploitaient une laiterie. Des gens énergiques et plus particulièrement la femme. Je savais (j’avais entendu dire) qu’en plus des enfants connus de tous cette femme avait un autre fils que l’on ne voyait jamais, duquel on ne parlait qu’avec des soupirs et comme l’on évoque un grand malheur, un idiot, un monstre, ou pire encore. Je me souviens que ma mère me parlait souvent de cette femme comme d’une martyre et qui faisait tant de sacrifices pour ce fils et qui supportait tant de souffrances. Un dimanche matin, vers dix heures, on m’envoya vers cette femme ; je devais lui remettre de la dentelle et toucher de l’argent. Je la trouvai, endimanchée, en train de fermer sa porte et sur le point de se rendre à la grand’messe. Elle avait un panier sous le bras. En me voyant, elle eut je ne sais quelle hésitation, puis elle sembla prendre une décision. Elle me demanda de l’accompagner jusqu’à un endroit donné ; au retour, elle aurait pris les dentelles et elle m’aurait payé. Elle me conduisit hors du village, dans un jardinet encombré de débris et de plâtras ; dans un angle se trouvait une construction à usage de porcherie, haute de un mètre vingt, sans fenêtre ni guichet, mais munie d’une solide porte d’entrée. La femme ouvrit cette porte et j’entendis aussitôt un gémissement animal : il y avait là dedans le fils, un jeune homme de dix-huit ans, de très robuste constitution, qui ne pouvait pas se tenir debout, qui se tenait donc toujours assis essayant de sauter sur son derrière en direction de la porte dans la mesure où le lui permettait une chaîne qui le serrait à la ceinture et qui était fixée à un anneau du mur. Il était couvert de crasse ; ses yeux rougeoyaient comme ceux d’un animal nocturne. La mère renversa dans une auge de pierre le contenu du panier, une pâtée faite du mélange de tous les restes de la maison, elle emplit d’eau une autre auge, puis elle referma la porte et nous partîmes. Je ne dis rien à ma mère de ce que j’avais vu, tant j’étais resté impressionné et tant j’étais persuadé que personne ne m’aurait cru. Lorsque j’entendis reparler des souffrances de cette pauvre mère, je n’intervins jamais pour mettre les choses au point et parler du malheur du pauvre déchet humain tombé avec une mère pareille, Et d’ailleurs que pouvait faire cette femme ? Comme tu le vois, il est possible de faire des comparaisons concrètes et de se consoler à la manière de Candide.

Je t’embrasse affectueusement.

ANTOINE