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Lettre 179, 25 janvier 1936

Mise en ligne : 28 June 2005

Texte de l'article :

25 janvier 1936.

Chère Julca,

Ton billet me met dans une situation terriblement embarrassée. Je ne sais pas encore si je dois t’écrire ou non. Il me semble que le seul fait que je t’écrive exerce une contrainte sur ta volonté. Et si, d’un côté, je répugne à exercer quelque contrainte que ce soit sur tes pensées... d’un autre côté je pense (en raisonnant froidement) que parfois la contrainte est nécessaire et qu’elle a du bon. A la vérité, je me trouve dans cette situation depuis de nombreuses années, peut-être depuis 1926, tout de suite après mon arrestation, depuis que mon existence a été brusquement et très brutale¬ment soumise à une direction donnée par des forces extérieures et que les limites de ma liberté ont été ramenées à ma vie intérieure et que ma volonté est devenue seulement volonté de résister. Mais je ne veux pas sortir de la question qui nous intéresse présentement et qui t’intéresse toi aussi, même si tu n’en dis rien dans ton billet : ton voyage en Italie pour une durée dont tu dois décider si elle devra être longue ou courte, un voyage qui ne t’engage en rien et qui doit avoir pour but principal de te faire recouvrer définitivement les forces qui te sont nécessaires pour mener une vie de travail normale et active. Je crois qu’il est nécessaire que tu te persuades, raisonnablement, que ce voyage est nécessaire à toi-même, aux enfants (dans la mesure où dans l’état actuel des choses leur avenir est lié essentiellement à toi et à ta capacité de travail) et pour d’autres raisons encore. Mais pour que tu en sois persuadée, il faut que le voyage soit vu dans son vrai sens, comme une chose pratique, dépouillée de toute sentimentalité maladive, qui te laissera libre ou qui peut-être te délivrera définitivement d’un sac de soucis, de préoccupations, de sentiments réprimés et de je ne sais quel autre bagage obsédant : moi, je suis un de tes amis, essentiellement, et, après dix ans, j’ai vraiment besoin de parler avec toi d’ami à ami avec une franchise dénuée de tout préjugé. Depuis dix ans, je suis coupé du monde (quelle émotion terrible j’ai éprouvée en chemin de fer [1], après six ans passés à ne voir que les mêmes toits, les mêmes murailles, les mêmes laces torves, lorsque j’ai vu que durant ce même temps le vaste monde avait continué à exister avec ses prés, ses bois, ses simples gens, ses ribambelles de gosses, certains arbres, certains jardins - mais surtout quelle émotion j’ai éprouvée à me voir dans une glace après tant de temps - je suis vite retourné près des carabiniers ... ). Ne crois pas que je veuille t’émouvoir : le veux dire qu’après tant de temps, après tant d’événements qui, en grande partie, m’ont échappé peut-être dans leur sens le plus réel, après tant d’années de vie mesquine comprimée, couverte d’ombre et de misères sordides, pouvoir parler avec toi d’ami à. ami me serait très utile. Et tu ne dois pas sentir peser sur toi je ne sais quelle responsabilité : je pense, moi, à de simples conversations comme il s’en fait normale¬ment entre ami&. Eh bien ! je suis vraiment persuadé qu’à tout point de vue ton voyage aurait d’heureuses conséquences pour nous deux. Moi j’ai, me semble-t-il, beaucoup changé et, toi aussi, tu ne peux être restée la même. Ne te préoccupe pas des questions pratiques : je pense qu’elles peuvent être résolues. Je suis persuadé que les côtés positifs sont plus nombreux que les côtés négatifs et j’en suis à présent à m’étonner de ne pas avoir déjà pensé à tout cela. (mais j’étais toujours comme un ver à. soie dans son cocon et je ne suis pas encore arrivé à m’agiter beaucoup), mais je voudrais que tu considères les choses de manière concrète, pratique, sans sentiments maladifs ; et aussi que ce soit vraiment toi qui décides, tranquillement, sans te laisser impressionner par personne, même pas par moi. Tu crois que les enfants seraient mécontents de savoir que tu viens me retrouver - s’ils savent que je ne puis bouger pour raison de force majeure ?

Ton billet commence avec une phrase qui semble de d’Annunzio : cela ne me plaît pas beaucoup. Il y a aussi des mots non achevés. Tu devais être très agitée. Je ne sais si une caresse de moi te calmerait. Je t’embrasse.

ANTOINE.

Notes:

[1] Durant le transfert de la prison de Turi à la clinique de Formia