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Lettre 213

Mise en ligne : 19 September 2005

Texte de l'article :

Cher Delio,

J’ai appris par maman Julie que ma dernière lettre (et d’autres aussi ?) t’a fait quelque peu de chagrin. Pourquoi n’as-tu rien écrit ? Lorsque quelque chose te déplaît dans mes lettres, il est bien que tu me le fasses savoir et que tu me donnes tes raisons. Tu m’es très cher et je ne veux nullement te faire souffrir. Je suis si loin ! je ne peux te caresser et t’aider comme je le voudrais à résoudre les problèmes qui naissent dans ton esprit. Tu dois me répéter la question que tu m’avais posée une fois concernant Tchékhov et à laquelle je n’ai pas répondu : je ne m’en souviens absolument pas. Si tu soutenais que Tchékhov est un écrivain social, tu avais raison, mais une raison qui ne doit pas t’enorgueillir parce que déjà Aristote avait dit que les hommes sont des animaux sociaux. Je crois que tu voulais dire plus, que Tchékhov exprime une situation sociale déterminée, plusieurs aspects de la vie de son temps et qu’il l’exprime d’une manière qui permet de le considérer comme un écrivain « progressiste ». C’est ce que je pense. Tchékhov, à sa manière, dans les formes qu’il devait à sa culture, a contribué à liquider les classes moyennes, les intellectuels ; les petits bourgeois en tant que porteurs de l’histoire russe et de son avenir ; ils croyaient, eux, être dans la vie réelle les protagonistes d’on ne sait quelles miraculeuses innovations et Tchékhov a montré comme ils étaient mesquins, des vessies pleines de gaz putrides, sources de comique et de ridicule. Que voulais-tu dire, toi ? Écris-le moi. Il est vrai qu’on ne peut pas tout dire de Tchékhov en peu de mots.

Tu remarques que le journal des pionniers, dans le passé, consacrait beaucoup de place à Tolstoï et peu ou presque pas à Gorki. Maintenant que Gorki est mort et qu’on sent l’importance de sa perte, cela peut apparaître comme une chose non juste. Mais il est nécessaire de juger toujours avec esprit critique et l’on n’oublie pas alors que Tolstoï a été un écrivain « mondial », l’un de ces rares écrivains qui dans chaque pays a atteint la plus grande perfection dans l’art et a provoqué et provoque partout des torrents d’émotion, même dans de très mauvaises traductions, même chez des hommes et des femmes qui sont abrutis par la fatigue et qui ont une culture élémentaire. Tolstoï a été vraiment un porteur de civilisation et de beauté et, dans le monde d’aujourd’hui, personne encore ne l’a égalé. Pour lui trouver une compagnie, il faut penser à Homère, à Eschyle, à Dante, à Shakespeare, à Goethe, à Cervantès et à quelques autres en nombre très limité.

Je suis content de ta lettre, et plus content encore que tu te portes mieux, que tu grimpes au mur pour voir l’éclipse, que tu prendras des bains et que tu feras des promenades dans le bois, et que tu apprends l’italien. Devenir robuste, c’est encore faire quelque chose.

ANTOINE