Publié le mercredi 15 octobre 2003 | http://prison.rezo.net/une-traversee-hors-du-temps/ Information – PRISON-JUSTICE n° 82 – septembre 1997 UNE TRAVERSÉE HORS DU TEMPS La perception du temps carcéral est différente du celle du temps d’au-delà les murs car le premier est un temps subi, perdu et punitif. En outre, chaque prisonnier n’endure pas psychologiquement la prison de la même façon, en raison de la durée de sa peine, de l’endroit de sa détention, du délai écoulé par rapport à la condamnation infligée et de son aptitude à supporter l’existence et les contraintes pénitentiaires. Malgré toutes ces différences susceptibles d’influencer diversement les prisonniers, une chose demeure certaine, l’obligation pour chacun d’affronter une traversée en dehors du temps, une zone d’exclusion absolue, avec pour effet le risque d’être socialement et mentalement anéanti. Les études : combler le vide existentiel Les années de prison sont en large part dénuées de sens, autre que celui de la peine purgée ; or, un homme ne peut mentalement réduire sa vie à une sentence sans s’égarer mentalement ; il est essentiel qu’il se structure pour vivre dans la société, et ce sont ses choix et ses actions qui y contribuent ; le bloquer dans ses actes marginaux et le limiter à ces derniers empêche toute sociabilisation. Étudier dissipe donc l’ennui journalier et permet d’éviter que l’homme, désœuvré, ne sombre dans l’apathie, voire la folie. En dehors de toute tutelle administrative, le prisonnier peut décider de son temps, se fixer ses propres astreintes et déterminer ses heures de cours. Au lieu de laisser ses gardiens gouverner son temps, il gère une partie de celui-ci et sauvegarde un minimum d’autonomie. Toutefois, l’essentiel d’une telle démarche se perçoit à plus long terme. Si je n’avais pas suivi un cycle universitaire, au bout de vingt ans de détention, en regardant en arrière, je rencontrerais un grand vide, sans références chronologiques autres que les dates d’arrestation et de procès. La vie d’un homme s’évalue en fonction de ce qu’il en a fait et les études sont finalement la seule construction d’une vie carcérale généralement appauvrissante. Si l’on excepte les condamnés pour mœurs, dont beaucoup sont socialement insérés au moment de leurs actes, les prisonniers sont souvent des marginaux insatisfaits de leur statut social, ce qui rend leur insertion d’autant plus difficile. La plupart n’ont pas de formation professionnelle ou, s’ils en ont, leur qualification leur permet tout juste de trouver des emplois décourageants qui n’ont pas su les motiver avant leur entrée dans la délinquance. L’administration pénitentiaire propose des travaux de sous-traitance apprenant aux détenus à ensacher des objets, à fabriquer des plaques de tôle. Combien d’anciens voleurs pourront réellement s’insérer grâce à un tel apprentissage ? À sa libération, le prisonnier reprend la vie avec moins de chances de réussir qu’il n’en avait à l’origine ! En revanche, les études permettent à l’homme de s’instruire, de réfléchir, de s’enrichir et de s’élever, elles sont un accomplissement et un épanouissement personnels. Qui contestera que notre société soit aujourd’hui un monde dans lequel les diplômes sont nécessaires pour travailler, le baccalauréat étant devenu un minimum ? Or, les prisonniers sortent en majorité des banlieues défavorisées, peu d’entre eux ont accédé à la culture et atteint ce niveau. Comment pourraient-ils réellement s’insérer en étant sous-qualifiés, après avoir passé une partie de leur vie dans l’exclusion totale ? Une administration peu coopérante Beaucoup de détenus pourraient suivre un cursus universitaire, et la rareté de telles initiatives résulte d’un triple niveau de responsabilité : celui des détenus, celui de l’administration pénitentiaire et celui des universités. À l’exception de quelques prisons, la plupart des établissements ne cherchent pas à tisser de relations avec les universités, malgré la présence d’étudiants du Génépi qui interviennent au niveau de l’enseignement secondaire. L’administration qui doit offrir des structures pour passer le brevet des collèges ne se soucie guère d’aller au-delà . Les détenus, rarement issus de milieux cultivés, n’ont pas conscience de la nécessité d’étudier et méjugent même de leur capacité à le faire. À de rares exceptions, telles les universités de Tours, Paris VIII et Paris X, la plupart des universités ignorent totalement qu’il existe des étudiants potentiels dans les prisons et méconnaissent le rôle qu’elles pourraient jouer en ce domaine. Je pense que l’administration pénitentiaire devrait donc agir afin d’éveiller l’intérêt des universités et celui des détenus pour développer les études de haut niveau ; elle devrait revaloriser ces dernières alors qu’elle se contente de les tolérer ponctuellement comme moyen de gardiennage : le détenu étudiant occupé ne pose pas de problèmes. Une question reste en suspens : le système judiciaire souhaite-t-il réellement insérer les futurs anciens détenus ou préfère-t-il seulement gérer le présent punitif ? La réponse est sous doute politique, mais je pense que la volonté d’insertion est presque totalement inexistante. Plus pénible, il me semble même que certaines tendances politiques, convaincues que la répression la plus rigoureuse est la seule option en matière de justice pénale, sont même opposées à la réinsertion, essayant de faire avorter cette dernière, administrant et favorisant l’échec afin de fonder et de justifier leur idéologie. |