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À Angers, un outil pour parler violence avec les jeunes détenu

Publié le Thursday 30 March 2006 | http://prison.rezo.net/a-angers-un-outil-pour-parler/

À la maison d’arrêt d’Angers, l’équipe médicale a créé un support pédagogique pour travailler sur la prévention des violences. Objectif : aider les jeunes détenus à retisser un lien social, de leur propre initiative et en se fondant sur le dialogue. Ce support est notamment utilisé avec les auteurs d’agressions sexuelles et les détenus mineurs.

Comment travailler la question de la sexualité chez des mineurs auteurs de violence sexuelle, très en difficulté sur le sujet et pourtant peu mobilisables sur ce thème ? L’équipe psychiatrique de la maison d’arrêt d’Angers (Maine-et-Loire) a commencé, en 2000, un travail de réflexion sur la création d’un outil permettant d’aborder avec eux ce sujet. L’idée originelle a été soumise à l’épreuve d’une critique constructive et collective, ce qui a permis d’aboutir à l’élaboration d’un support ludique, " le qu’en dit-on ? ", traitant le thème du lien social, en tant que lien à l’autre et à la loi.

Cet outil a la forme d’un jeu de cartes, utilisable en groupe. Il est utilisé à la maison d’arrêt comme support d’expression dans des groupes de thérapie proposés aux auteurs d’agression sexuelle. Il peut être également pertinent dans des démarches de prévention pour traiter du thème de la violence en général.

L’équipe de la maison d’arrêt d’Angers [1] travaille sur la question de la violence depuis plusieurs années. Interpellée dans un premier temps par la violence retournée contre soi dans le processus suicidaire, fréquent en milieu carcéral, elle a réfléchi à des actions à développer pour tenter de prévenir ce phénomène. Son intérêt s’est ensuite porté sur la violence sexuelle et ses modalités d’approche.

Genèse du " qu’en dit-on ? "
En 1998, l’administration pénitentiaire et la direction générale de la Santé proposaient au niveau national, dans le cadre d’un plan de promotion pour l’éducation de la santé, un financement aux équipes souhaitant s’engager dans une démarche de formation-action en éducation pour la santé sur un thème de leur choix. Le dispositif de soins psychiatriques de la maison d’arrêt d’Angers, désireux de travailler la question de la sexualité chez les mineurs agresseurs sexuels, a proposé ce sujet d’étude, qui a été retenu pour faire partie des dix projets financés.

Au début de l’année 2000, toute l’équipe - aidée au plan méthodologique par le Codes d’Ille-et-Vilaine [2] - s’est retrouvée avec une interrogation à partir de quoi tout devait se bâtir : " Y a-t-il la possibilité d’aborder l’éducation de la sexualité chez les mineurs auteurs d’agression sexuelle ? Selon quelles modalités ? "

Ce questionnement est né de la pratique des membres de l’équipe psychiatrique référents au quartier mineurs, prenant en charge de jeunes auteurs d’agression sexuelle. Leur verbalisation sur le thème de la sexualité, de la femme, du corps, etc., laissaient apparaître des représentations inquiétantes (la conception quasi magique de l’enfant, l’idée d’un sexe féminin dévorateur, la relation sexuelle comme faire-valoir...) et aborder ces sujets semblait difficile - y compris en entretien individuel - sans médiation.

Une première étape a permis au groupe de mûrir son idée originelle bâtie sur l’hypothèse d’une sexualité " à éduquer " (anatomie, physiologie, risques, etc.), à savoir créer un support à l’intention des jeunes permettant un recalage de leurs idées sur la sexualité.

Or, la violence sexuelle, ainsi que le développe Claude Balier, n’est autre qu’une déclinaison de la violence, la sexualité étant mise au service de celle-ci. D’autre part, la violence est une agression de l’autre dans sa dimension de sujet, une attaque du lien social qui permet à chacun de vivre ensemble dans un espace mutualisé et dans sa différence. Il est donc apparu que l’abus sexuel se devait davantage d’être approché par le biais des valeurs qui fondent les liens sociaux puisque c’est dans la rencontre à l’autre en tant que " même " (par rapport à la loi) mais différent (dans son désir) que vient la difficulté.

L’idée de la médiation, soumise elle aussi à la critique du groupe, a évolué vers la modélisation d’un support ludique permettant d’aborder une population présentant de nombreux modes de résistance, qu’elle soit mineure ou majeure. Ce vecteur devait être un prétexte à la parole plutôt qu’un support à l’apprentissage.

L’objectif général était de faire se confronter les représentations d’un groupe sur le thème du lien social en tant que lien à l’autre et à la loi afin de permettre l’émergence d’un questionnement. Une forme de jeu de cartes a été retenue selon un modèle déjà utilisé dans le cadre de la prévention du sida. De l’expérience clinique de l’équipe ont émergé des récits de scènes devenant les premières situations relationnelles mises en cartes et supposées faire réagir les joueurs. À l’issue de cette phase préparatoire qui a duré un an, " le qu’en dit-on ? " pouvait enfin se concrétiser.

Quel est ce jeu ?
" Le qu’en dit-on ? " se compose de soixante cartes illustrées réparties en six tas de couleurs différentes, d’une échelle de valeurs, d’un dé. Il est présenté dans un coffret qui contient également un livret méthodologique ainsi qu’un livret juridique.

Les cartes
Chacune des soixante cartes évoque une situation relationnelle ambiguë (" elle fait du stop, elle a un peu trop bu ; ils sont deux et pensent qu’elle n’attend que ça ", " il confie sa fille à des copains pour une soirée "...). Ces saynètes convoquent un ou plusieurs personnages en relation sociale et mettent donc à l’épreuve l’altérité et la loi. Nées de l’expérience de thérapeutes en maison d’arrêt d’hommes, elles proviennent de récits et de vécus pour la plupart et parlent donc en priorité à un public de personnes détenues masculines de plus de 16 ans.

Les cartes sont distribuées en six thèmes, chaque thème est singularisé par une couleur et regroupe des situations qui explorent un même champ relationnel. Le lien social est ainsi appréhendé dans diverses situations qui traitent de la circulation routière, de la responsabilité parentale, des conduites addictives, de la violence, de la sexualité, et de la femme. Les cartes de ce dernier tas convoquent surtout des personnages féminins qui ont une position active dans la situation et non passive ou de victime, comme dans la plupart des autres cartes.

L’échelle
L’échelle de valeurs est constituée de quatre affichettes intitulées " acceptable ", " discutable ", " non acceptable " et " interdit par la loi ". Les cartes doivent être placées sur les affichettes ou entre elles selon ce que le joueur pense de la situation.

Le dé
Le dé a six faces de couleurs différentes correspondant chacune à la couleur d’un tas de cartes. Il permet d’indiquer le tas dans lequel une carte doit être piochée et ainsi le thème qui va être exploré.

Le livret méthodologique
Il s’agit d’un livret permettant à d’autres équipes intéressées de se servir de l’outil. Il expose rapidement l’histoire du concept, les modalités d’utilisation de l’outil, son intérêt, et présente chaque carte avec des thématiques de discussion ayant émergé lors de mises à l’épreuve du jeu au début de sa conceptualisation. Ces argumentations non exhaustives permettent à l’utilisateur d’avoir en tête certaines pistes de discussion qui peuvent surgir.

Le livret juridique
Il a été élaboré par une juriste et donne pour chaque question des références légales issues de divers codes. Il peut permettre d’avoir une position éclairée quand la loi elle-même est discutée. Il ne doit pas être utilisé comme sanctionnant de bonnes ou de mauvaises réponses, l’objectif du jeu n’étant pas l’apprentissage mais la mise en mots.

Comment s’utilise " le qu’en dit-on ? "
Le jeu s’utilise en groupe. Les joueurs jouent chacun leur tour. Chaque tour permet l’exploration d’une situation relationnelle. Le joueur jette le dé ; en fonction de la couleur sortie, il tire une carte dans l’un des tas ; il la lit à haute voix et après s’être représenté la situation pose la carte sur une affichette de l’échelle en argumentant sa décision ; les autres joueurs sont invités à réagir à cette prise de position en fonction de leur lecture de la scène ; le joueur peut s’il le souhaite faire évoluer sa carte sur l’échelle en fonction de la synthèse qu’il fait des apports des autres.

L’animateur est garant du cadre. Il doit s’assurer que les règles du jeu sont comprises et respectées. Il veille à ce que le placement de la carte soit cohérent avec la façon dont le joueur a précisé la situation qui lui est proposée ; il doit susciter la parole, la distribuer, réguler les rapports entre participants, reformuler ce que disent les uns et les autres, rechercher l’expression de chacun. Il peut, en fonction de ses objectifs, de l’antériorité de la relation entre les joueurs se permettre de pousser plus ou moins loin le questionnement individuel.

Quel est l’intérêt de cette médiation ?
La situation du jeu collectif propose un cadre contenant, facilitateur de la parole, un espace de détente minimale, et crée ainsi une situation sociale structurante.

Le jeu permet également une exploration de la loi et de l’altérité à la fois du côté des situations proposées et du côté du " jouer en groupe " (règles du jeu, rapport à l’autre, gestion du pouvoir, des conflits, des opinions divergentes, etc.).

Il opère un " forçage " de la représentation et de la parole, et permet un détour puisqu’il s’agit pour le joueur de débattre des idées ou l’acte de " IL " ou de " ELLE " sans implication directe de sa part ; il est ainsi dans une situation projective avec un risque personnel modéré. Il propose également différentes possibilités d’identification et permet donc d’expérimenter la complexité des réponses humaines. Ce jeu présente le choix de l’un au miroir du groupe ; il permet la production de langage collectif et la mise en mots des valeurs en jeu dans une culture donnée.

Le jeu permet ainsi aux participants d’accéder à leurs représentations, d’accorder une place à leurs émotions internes, à leur vie intérieure. Il peut les aider à faire évoluer leur discours, créer du doute, de la dissonance, de la réflexion et du déplacement. Il peut permettre une revalorisation narcissique suscitée par la prise de parole et l’affirmation de soi. Il peut faire émerger une demande de suivi ou alimenter un travail d’élaboration déjà en cours.

Dans quelles situations l’utiliser ?
Ce jeu est un médiateur de la parole ; il permet, de façon ludique, d’aborder le thème du lien social, d’approcher sa façon d’être aux autres, au monde et ainsi, en en prenant conscience, de se détacher d’une position initiale pouvant générer de la souffrance. Il peut être utilisé dans des situations où la violence est en question, quelle que soit sa nature. Il permet de traiter du problème avec un objectif de prévention ou dans un cadre thérapeutique.

L’utilisation qui en est faite à Angers auprès des auteurs d’agression sexuelle (dans un cadre de groupe thérapeutique) ou au quartier mineur (dans un cadre plus général de prévention de la violence) montre régulièrement sa pertinence et laisse entrevoir l’intérêt de ce genre de médiation dans la construction d’un " être ensemble " qui laisse place à la différence.

Véronique Laccourreye
Praticienne hospitalière en psychiatrie,
Maison d’arrêt d’Angers.

Source : l’INPES

Revue INPES - La santé de l’homme n°366 / juillet-août 2003

[1] Marie-Thérèse Ansel, infirmière ; Laurent Burin, infirmier ; Patricia Carpentier, infirmière ; Laurence Guillaume, psychiatre ; Armelle Jumel, psychologue ; Véronique Laccourreye, psychiatre, Dominique Planche, infirmier

[2] Anne Leborgne, Valérie Lemonnier, chargées de projet et Philippe Lecorps, professeur à l’École nationale de la santé publique